Ces dernières semaines, beaucoup de Canadiens, en particulier hors-Québec, ont été surpris par ce qui leur est apparu comme un vieux squelette sorti du placard. La saga de la nation Québec a certainement dépassé une sorte de seuil psychologique avec la motion qui sera votée demain à la (quasi-)unanimité de la Chambre des Communes, motion qui attribue [cela à quoi réfère le mot “nation”] à [cela à quoi réfère un ou des mots commençant par “Q”], dans une et/ou l’autre langue. Une des vedettes de la presse écrite et électronique anglo-Canadienne, Rex Murphy, utilisait hier dans le Globe and Mail l’expression “roulette sémantique” pour décrire - et bien sûr déplorer - ce jeu politique de chat et de souris dont on semble tant craindre les conséquences dans le Rest of C. Pourtant, cette expression est une fort belle façon, me semble-t-il, de rendre compte du sens de ce que nous faisons lorsqu’on se risque à dire ce qui pourrait être mal compris. Or, c’est le cas de la majeure partie de ce qui rend une conversation intéressante, au-delà donc des “passe-moi le sel” et autres insignifiances ordinaires. Dans le contexte actuel, on peut cependant supputer que M. Murphy évoque plutôt la variété russe dudit jeu de hasard, mais alors il serait abusif de prétendre que seule l’option fédéraliste y ait été risquée.
Quant à moi, je ne suis pas très gagné à l’une ou l’autre des stratégies rhétoriques qui créent un débat là où il ne devrait pas y en avoir. En tant que Canadien, le caractère national propre au Québec et aux Québécois ne m’a jamais empêché de dormir, et en tant que Québécois, ça commence à faire un bout que je n’achète plus l’idée qu’il faille absolument, ou bien que ma province ait un statut particulier dans la Confédération, ou bien que je me donne un nouveau pays. Et franchement, si le fait d’avoir une Fête nationale ou une Assemblée nationale avait été un tel risque pour l’unité canadienne, ça fait longtemps que ça aurait été contesté devant la Cour suprême, non? Enfin.
Si confusion il y a vraiment sur le fond, me semble-t-il, ce n’est pas tant entre toutes sortes de définitions d’un mot ou d’un autre, mais entre le fait objectif plus ou moins (in-)contestable que le Québec forme une nation, et les raisons tout-à-fait subjectives qui donnent substance à un tel fait. En particulier tout le débat entre nation civique et ethnique, ou politique et sociologique (d’ailleurs, j’aimerais bien qu’on me dise quels objets sont sociologiques, à part des théories ou des hypothèses - des arbres sociologiques? des poèmes sociologiques?), tout ce débat donc crée une distinction artificielle, comme celle qui existerait entre une table de cuisine sur laquelle on prend son repas, et une autre qui se distinguerait par le fait qu’elle a quatre pattes.
Cette distinction civique/ethnique, en effet, n’a de sens véritable que du point de vue strictement subjectif de l’appartenance même d’un individu à une ou plusieurs nations. C’est son propre nationalisme personnel, et non la nation comme telle, qui peut s’attacher prioritairement à une sorte de contrat politique indépendent de toute différence “sociologique”, par opposition à une loyauté première à l’histoire et la culture particulière d’un groupement ou d’un autre. Or même à ce niveau, cette distinction reste artificielle dans notre contexte, puisque d’une part, le pluralisme moderne émerge d’une culture dont on peut certainement arguer qu’elle appartient, au fond, à l’humanité entière, et que d’autre part, il serait bien pénible d’expliquer l’existence d’États-Nations individuels, sans référer quelque part à des cultures et des “communautés de destin” plus spécifiques. On ne peut avoir une nation juste parce que c’est ce qu’on veut. Si notre vouloir y a quelque rôle à jouer, il lui faut alors des raisons qui permettent de justifier le choix d’une nation plutôt que d’une autre, et ces raisons n’habitent pas dans une galaxie loin de chez nous, mais bien dans la culture qui est la nôtre, qu’on l’ait voulu ou non cette fois. À moins que je n’aie tout faux, la même chose s’applique pour le Canada dans son ensemble que pour le Québec qui en fait partie. En tant que nation, s’entend; pas nécessairement en tant que province.
Ça, c’est l’autre distinction qui me paraît assez mal faite, comme si on avait affaire à des solides qui ne peuvent occuper le même espace physique. Il me semble bien que le Québec, territoire et population compris, peut tout-à-fait constituer une nation, en même temps qu’une part importante de ses institutions politiques ait le même statut que celles des autres provinces de la fédération canadienne. En tant que province en effet, le Québec n’est certainement pas plus différent de ses voisines que les Québécois ne sont différents des autres Canadiens lorsque vient le temps d’attendre pour une chirurgie, de trouver un bon emploi, ou d’avoir confiance que les viaducs ne leur tomberont pas dessus. Mais en tant que nation, il n’est pas spécialement surprenant que ses représentants, fédéraux et provinciaux d’ailleurs, se liguent parfois pour jouer le jeu politique en fonction de ce que leur histoire et leur culture communes leur enjoignent de faire. Qu’y a-t-il là de si étrange, après tout?
En dernière analyse, il pourrait bien y avoir une explication assez simple à toute cette commotion, assez courante ici d’ailleurs: que bien des Canadiens craignent que le Québec, tel un dinosaure du vieux-monde ne cherchant qu’à s’isoler hors la grandiose destinée d’un Canada résolument moderne, ne soit en train de briser le rêve du pays parfait. Vraie ou fausse, cette hypothèse mériterait qu’on en discute calmement et dans le respect mutuel. What does Canada want, après tout? Ça fait longtemps qu’on a besoin d’avoir une conversation vraiment ouverte et honnête dans ce pays, par-delà la barrière linguistique. Espérons que cette fois peut-être, la “roulette sémantique” pourra s’arrêter au bon numéro.