Le retour en grâce du « Québec-bashing »: jusqu’où ira l’extravagance?

14 avril 2008 (09:44) | Canada, Politique, Québec | anglais

Plus tôt ce mois-ci, le ministre fédéral Jean-Pierre Blackburn s’est laissé aller à spéculer quant à l’ouverture possible d’un gouvernement conservateur majoritaire eu égard à d’éventuelles révisions constitutionnelles. Quels qu’en aient été les motifs stratégiques, ses commentaires ont généré un nouveau mouvement d’intolérance dans les médias anglophones, et notamment dans la blogosphère Libérale. Certes, j’ai pu trouver certaines discussions constructives, mais l’hostilité ouverte de trop de nos compatriotes reste à mon avis particulièrement troublante et ce, bien au-delà d’une frustration compréhensible – et partagée ici, même si c’est pour des raisons quelque peu différentes – vis-à-vis donc d’un contentieux Québec-Canada qui revient constamment hanter la scène politique, comme une épée de Damoclès qu’on voudrait tous pouvoir oublier. Je ne saisis absolument pas, tout particulièrement, comment il a pu devenir acceptable dans la discussion publique de langue anglaise, d’utiliser un terme comme « appaisement » à l’égard du nationalisme québécois. Il faut tout de même garder à l’esprit à quel point ce mot est lourdement connoté, renvoyant aux images des camps de la mort du régime Nazi ainsi qu’à celles, notamment depuis le 11 septembre 2001, des attentats terroristes les plus meurtriers. Sans doute sommes-nous plutôt mal placés pour donner des leçons de politesse, compte tenu de l’interprétation que beaucoup d’entre nous font encore des vieux conflits d’il y a deux siècles et demi, mais ça n’excuse en rien une telle inflation verbale.

Deux « Libloggers » ayant utilisé ce terme auront ainsi retenu mon attention, le premier étant à ce point exaspéré par ceux qu’il étiquette comme les « nationalistes mous » du Québec qu’il s’est même permis d’en remettre en comparant directement Brian Mulroney à Lord Chamberlain, premier ministre britannique qu’avec raison cette fois, l’histoire a jugé très sévèrement pour sa complaisance envers le régime d’Hitler. Or l’essentiel de la position du blogueur en question, David Graham – à savoir qu’il n’y ait pas de place en ce pays, somme toute, pour les nationalistes du Québec – est non seulement appuyé dans une autre discussion, ici, par un collègue qui partage apparemment son radicalisme (Lord Kitchener’ Own est son pseudo), mais celui-ci suggère même que cette attitude serait bel et bien représentative de l’état d’esprit majoritaire hors-Québec. Quelle tristesse, et combien plus triste encore si ce devait être le cas. De nouveau, dans un commentaire fait ici cette fois, un troisième blogueur (Big City Lib) en rajoutait à sa façon en suggérant que les comportements indignes qu’on avait observés à Belleville en des temps plus houleux, voire même les incantations guerrières des Réformistes les plus acharnés, n’étaient en fait que des manifestations extrêmes de sentiments tout-à-fait répandus dans une population plutôt modérée à d’autres égards, comme si cela devait rendre en soi de tels sentiments plus excusables.

Bien sûr, je sais respecter la frustration tout-à-fait compréhensible qui peut motiver de tels élans passionnels, et peu m’importe qu’ils s’expriment avec plus ou moins de subtilité. De même, je ne doute pas une seconde qu’il n’existe nulle intention de minimiser, par l’emploi de pareil vocabulaire, les souffrances indicibles des victimes des crimes trop réels qu’on évoque ainsi indirectement. J’ai même assez peu de difficulté à passer outre la sévérité voire l’iniquité des jugements ainsi portés à l’égard des nationalistes Québécois. Ce qui pourtant demeure inacceptable à mes yeux, c’est bien plutôt qu’on drape aussi facilement de toutes sortes de justications les sentiments assez peu coopératifs de beaucoup de Canadiens hors-Québec, alors même que des sentiments du même genre, chez nous, ne bénéficient jamais d’une défense équivalente. Deux poids, deux mesures, c’est là le coeur du problème. De fait, à bien y penser, voilà bien la racine de ce qu’on appelle ici le « Québec-bashing »: cette présomption donc que les frustrations compréhensibles des Canadiens « raisonnables » soient à mettre au compte de la rareté relative de cette même raison chez les esprits congénitalement plus faibles d’une majorité de francophones Québécois. Un chausson avec ça?

Encore une fois, c’est une chose que de ressentir de la frustration étant données les difficultés qu’on a connues, et qu’on connaîtra vraisemblablement encore, à trouver un compromis acceptable pour toutes les parties à notre « conversation nationale » à nous, dans deux langues en même temps. Les Québécois sont au courant. C’en est une autre pourtant, et un peu trop facile, d’autant plus d’ailleurs lorsqu’on tient le gros bout du bâton, d’en déduire tout bêtement que l’autre partie que la sienne n’est simplement pas assez raisonnable. Et c’est sans compter l’incohérence évidente d’une telle posture avec les valeurs les plus essentielles de la démocratie libérale. Et moi qui m’étais laissé dire qu’on chérissait ces valeurs d’un océan à l’autre. C’est fou, non?

Quant au second blogue qui aura utilisé ce même concept d’ »appaisement » pour décrire l’attitude des Pearson et Mulroney à l’égard du Québec (pas de partisanerie en tous cas, c’est toujours ça de gagné), Davey’s Politics, c’est plutôt pour re-discuter l’héritage de Pierre Trudeau, qui se sera au contraire distingué par son intransigeance. Le ton de l’article n’est marqué d’aucune hostilité explicite cette fois vis-à-vis des nationalistes Québécois, mais alors que l’évaluation du rôle qu’a joué l’ancien premier ministre, quant à ce qu’on a appelé la « Western alienation », y est assez équilibrée et fait la part des choses, le blogueur prend littéralement ses rêves pour la réalité lorsqu’il évoque le succès de Trudeau (« nous n’aurions pu faire mieux ») dans sa lutte contre la montée du nationalisme au Québec. Difficile de ne pas reconnaître, dans un tel pessimisme à l’égard de relations plus harmonieuses entre les deux solitudes, les raisins trop verts du renard de Lafontaine.

La moindre des choses aurait pourtant été de nous expliquer pourquoi ni la loi sur les mesures de guerre, ni l’incohérence entre les promesses de 1980 et la méthode de 1981, ni l’intervention fracassante dans le débat sur Meech n’auraient attisé d’aucune façon la flamme nationaliste au Québec, bien plutôt que d’en avoir freiné les excès. Sans aucun doute l’héritage de Pierre Tudeau est-il éminemment positif à de nombreux égards, mais il me semble pour le moins hasardeux, au final, d’y compter parmi les réussites celle de la modération de nos transports nationalistes. À moins qu’une fois de plus, on soit disposé à croire les Québécois moins raisonnables par nature, la persistance du contentieux Québec-Canada doit tenir bien moins à une attitude présumée trop conciliante des leaders fédéraux qu’à une incompréhension autrement plus fondamentale. Il n’est guère surprenant, au demeurant, qu’à force de confondre le combat pour l’unité Canadienne avec la domestication d’une bête sauvage, plutôt qu’y voir le lieu d’une discussion respectueuse entre animaux sociaux également rationnels, le petit « Québec-bashing » ordinaire fasse maintenant partie intégrante de ce qu’on semble considérer acceptable dans le reste du pays. Qu’on me permette de douter toutefois qu’il s’agisse vraiment d’une manière constructive d’unifier les Canadiens.

Au fait, tiens, qui déjà avait dit « Traitez-les comme une nation… »? Aaaah oui, John A. MacDonald, le premier de tous à « appaiser » les nationalistes de son époque. Enfin. Comme je me demandais qui diable avait d’abord eu l’idée de génie d’utiliser cette métaphore, j’ai « googlé » quelques combinaisons de mots comme « appaisement » dans les deux langues, « Québec » et « Trudeau », et après avoir rafraîchi ma mémoire avec quelques perles de l’automne 2006, j’ai atterri sur une page wikipédia en anglais (la version française ne relate pas l’épisode en question) qui laisse croire que la contribution originale à cette manière tordue de faire porter les plus mauvais rôles aux nationalistes québécois n’émanerait de nul autre que d’un certain Stephen Harper, réagissant en 1997 à la déclaration de Calgary. Tant de matière à réflexion en un seul clic.

Bien sûr, on ne saurait en rester là pour autant. Tout le monde a ses torts dans cette histoire, et c’est des deux côtés du débat qu’il faudrait en hausser le niveau de quelques crans, en commençant par rompre avec les concours de supériorité morale. Aussi, après avoir participé à certaines discussions auxquelles j’ai référé plus haut, j’ai pensé mettre un peu de temps de côté pour présenter ma propre réflexion de citoyen ordinaire quant à cette question complexe. Je pense donc le faire dans une série de trois billets, à venir prochainement j’espère, portant d’abord (1) sur les raisons pour lesquelles ce contentieux politique est et restera d’actualité, quelle que soit la suite des événements d’ailleurs, ensuite (2) sur la pertinence de garder la porte ouverte à d’éventuelles révisions constitutionnelles tout en évitant de créer des attentes inutiles, et enfin (3) sur la nécessité de repenser les rapports entre nationalismes québécois et canadien dans une perspective plus mature que celle qui a empoisonné les dernières décennies. Vaste programme, aurait dit le Général, mais bon la vie est courte, et le jeu en vaut peut-être la chandelle. À bientôt donc.

Commentaires

Comment de Pascal Bruneau
Date: 7 mai 2008, 1:41

Bonjour M. St-Pierre, mon commentaire ne concerne pas cet article particulièrement, mais plutôt vos interventions sur le carnet de Gérald Fillion. Je voulais simplement vous encourager à commenter régulièrement ses articles. Il me semble que le courant libéral est très peu visible au Québec, que les individus sont trop averses aux risques, qu’ils se tournent trop intuitivement vers l’État pour les soutenir et qu’ils manquent gravement de notions économiques de base. Votre prose me semble efficace et vos arguments perspicaces. Écrire sur son blog, c’est bien, mais intervenir sur un carnet lu par des internautes provenant de toutes les nuances du spectre politique, c’est mieux! Votre apport est très apprécié.

Au plaisir de vous lire, et sur votre blog et sur le carnet de Radio-Canada!

Comment de Yvan St-Pierre
Date: 7 mai 2008, 3:41

Je vous remercie de vos bons mots, et l’encouragement est apprécié, je dois dire, parce que le don quichottisme, c’est pas spécialement mon fort, et l’esprit du temps est nourri par son lot de moulins à vent. Ceci dit, j’aimerais bien pouvoir investir plus de temps dans ce blogue, parce qu’au moins ça permet d’aller plus loin que de se cogner la tête sur les murs à essayer d’expliquer l’évolution à des créationnistes. Mais bon, somme toute, je vois des avantages et des limites aux deux types d’intervention.

Merci encore!

Comment de aleandre
Date: 13 décembre 2008, 5:32

Je connais personnellement Jean-Pierre Blackburn et je considère comme un bon gars qui ne ferait pas mal à une mouche. Il a cependant un genre de naïveté face à ce qu’est vraiment l’attitude des anglophones du Canada face au fait français en espérant toujours que la tolérance et le dialogue vont apporter plus de succès pour maintenir le pacte de la confédération que les affrontements entre francophones et anglophones pour tenter de régler la question de la nation québécoise.

Le «Quebec Bashing» était à son meilleur lorsque j’ai servi dans les Forces armées canadiennes de 1962 à 1971. Aujourd’hui, la situation n’a absolument pas changée; elle s’est même considérablement envenimée. Que ça plaise ou pas aux fédéralistes, il devra y avoir un nouveau pacte fédératif dans un très court laps de temps reconnaissant le Québec et son fait français comme un nation à part entière sinon le Canada va éclater en mille miettes.

Avec la venue du BQ à Ottawa, le mal est pas mal trop évident. Seuls quelques francophones qui veulent toujours réparer les pots cassés sont toujours incapables de réaliser à quel point le Canada est une terrible faillite sur tous les plans. Le Canada est riche parce qu’il regorge de richesses naturelles et qu’il peut les vendre à ses riches voisins du sud. Comme nation, le Canada est en faillite technique et seuls les belles déclarations d’unité de politiciens carriéristes font toujours tenir les morceaux ensemble.

Une déclaration comme celle que Stephen Harper à l’effet que le Bloc Québécois n’était un véritable parti canadien a mis les francophones sur leur garde et Jean Charest a probablement perdu de quatre à cinq point suite à cette fausse manœuvre. Stephen Harper vient de faire une fausse manœuvre qui va probablement finir pas mettre fin à sa carrière politique parce que beaucoup de souverainistes étaient convaincus qu’il reconnaissait le Québec comme nation avant sa maladresse à la veille du scrutin provincial du 8 décembre 2008 au Québec.

Comment de Yvan St-Pierre
Date: 14 décembre 2008, 3:31

Merci de votre commentaire.

Je dois admettre que je fais probablement partie des naïfs dont vous parlez, et je le suis peut-être encore bien plus que Monsieur Blackburn, puisque j’espère encore des Libéraux fédéraux qu’ils comprennent un jour les véritables conséquences politiques de la polarisation linguistique de ce pays. Et bien que je respecte tout-à-fait votre opinion, vous comprendrez sans doute que je ne puisse en partager l’essentiel, notamment parce que je ne crois pas que le Canada représente quelque faillite que ce soit, au moins tant qu’il résiste à ses tensions internes.

Ce qui ne veut pas dire que j’entretienne l’illusion absurde que tout y aille pour le mieux, évidemment. Mais à vrai dire, je ne crois pas que les choses s’amélioreront significativement tant et aussi longtemps que le Québec sera dans une position de faiblesse en termes de péréquation et de développement économique. Lorsque nous aurons fait ici les choix nécessaires à atteindre le peloton de tête des provinces riches, le reste du pays aura alors tout intérêt à limiter au maximum ce genre de provocations inutiles.

En attendant, ceux qui, comme moi, croient encore que le Canada est une expérience politique qui vaut la peine d’être poursuivie, ont bien du pain sur la planche, je vous le concède sans problème, s’il veulent reconstruire les ponts que certains pyromanes ne peuvent apparemment se retenir d’incendier.

Au plaisir d’échanger encore.

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