Un vote de plus

1 avril 2008 (11:08) | Canada, Québec, Politique | anglais

Un peu de politique fédérale maintenant. Croyez-le ou non, j’ai finalement décidé de voter pour mon propre parti aux prochaines élections, quoique j’espère tout de même qu’entre-temps le Québec-bashing ne prendra pas plus de galon qu’il en a déjà au parti. J’ai été particulièrement déçu, je l’avoue, par l’absence quasi-totale de réflexion critique à cet égard depuis le congrès à la chefferie, mais je dois au moins créditer Monsieur Dion pour avoir su éviter pendant ce temps d’approfondir l’incompréhension mutuelle entre nos deux communautés linguistiques, une incompréhension qui érode tant l’unité de notre parti que de notre pays (de ce qu’il en reste en tous cas) depuis l’époque Trudeau-Lévesque. On ne peut certainement pas non plus le tenir responsable de ce qu’une majorité de Canadiens répugne à ressasser les vieilles histoires constitutionnelles. Pourtant, il est un peu ironique que j’aie signé un Manifeste visant à promouvoir le “courant libéral” au Québec, il y a quelques mois, et qu’il n’y a pas même une semaine, je me demandais surtout si j’allais voter Bloc ou Conservateur aux élections fédérales.

Évidemment, un retournement de ma veste d’électeur ne changerait strictement rien au score de mon comté de toutes façons, pourtant ce genre d’hésitation ne peut que traduire une sorte de déloyauté aux yeux de plusieurs. Or je ne peux concevoir de vraie loyauté qui permettrait cette sorte de malhonnêteté envers soi-même que requiert l’aquiescement a priori à toutes les positions d’un chef, quelqu’il soit d’ailleurs. Mais je clarifie tout de suite ma position vis-à-vis du chef actuel: je suis plutôt satisfait du leadership de Monsieur Dion, et je ne dis pas ça parce que j’espère que ça ne durera pas, et que j’aurai eu l’air loyal entre-temps. Si l’on devait perdre ces prochaines élections, ce serait à mon avis une grave erreur de provoquer, voire même d’espérer son remplacement. À moins que je ne m’abuse, la réconciliation du Canada de Stéphane Dion avec le Québec est exactement la tâche que nous, Libéraux, devrions prendre beaucoup plus au sérieux que nous ne le faisons en ce moment, une tâche de longue haleine néanmoins, qui prendra bien plus de temps que ce que semblent espérer encore trop de nos compatriotes anglophones.

Maintenant, je sais très bien l’agacement que provoque chez beaucoup de Libéraux fédéraux l’idée que la langue puisse faire une vraie différence en politique. Le tabou selon lequel nous serions tous également canadiens par-delà les “étiquettes”, comme on dit parfois quand on veut être applaudi à tout rompre dans mon parti, ce tabou en effet est très exactement la manière par laquelle on rappelle aux nationalistes québécois qu’ils sont bel et bien des canadiens de seconde classe, puisqu’ils ne partagent pas l’opportuniste optimisme de la majorité. Mais c’est une banalité pourtant, que de rappeller que l’égalité de traitement est trop souvent la meilleure façon d’éviter de faire face à des inégalités plus embarassantes pour la majorité. La langue d’ailleurs n’est pas tant une question de politique identitaire, mais bien plus un problème de relative étanchéité entre des espaces publics de portée inégale, y compris quant aux avantages qu’ils confèrent à leurs locuteurs respectifs. Je reviendrai sûrement encore sur le fond de l’argument, un de ces quatre, mais le corollaire de cette perspective au plan politique est clairement que l’unité de ce pays demeure intimement liée à notre capacité d’accepter une mesure significative d’asymétrie institutionnelle entre ses composantes francophones et anglophones. À moins bien sûr que l’on se satisfasse de ce que la part relative du gouvernement central dans la vie des canadiens se réduise inexorablement, mais symétriquement, d’un océan à l’autre. Et c’est parce que cette idée, pourtant assez évidente il me semble, tarde autant à s’imposer au sein de la culture du Parti Libéral du Canada, que oui, je l’avoue, votre serviteur a considéré pendant les derniers mois qu’il devrait probablement se résoudre à voter pour un autre parti que le sien aux prochaines élections.

Bien sûr il est plus facile d’en parler une fois qu’on a retrouvé son chemin, mais il fut un temps où j’aurai été assez découragé merci. Malgré mes très forts doutes quant au choix que nous avions fait, il y a 18 mois, je m’étais pourtant fait à l’idée assez facilement dans les jours et les semaines qui suivirent, tout au moins jusqu’à ce qu’il apparaisse que Monsieur Dion semblait préférer séduire le légendaire pacifisme des Québécois, plutôt que de proposer la vision courageuse de ce pays que j’en étais venu à espérer de lui, et qui nous aurait tous mis au défi de concilier nos nationalismes avec nos valeurs communes plutôt que de laisser nos complexes collectifs poursuivre leur déprimante gué-guerre. J’attends toujours avec impatience ce jour où nous prendrons conscience de ce que le fédéralisme qui cherche toujours plus de centralisation symétrique, n’a rien de bien différent de la vulgate souverainiste: dans les deux cas, il s’agit simplement de nier les conséquences politiques de la diversité interne d’une société. En fait, je doute fortement que Monsieur Dion n’en soit pas lui-même pleinement conscient, mais les partis politiques sont trop souvent esclaves de leurs éléments les plus radicaux - le PLC n’y fait pas exception - et les leaders n’ont rien de surhumain: ils ont besoin de nous. De toutes façons, je ne vois plus aucune raison d’espérer que qui que ce soit, qui puisse être en mesure de remplacer Monsieur Dion dans ses fonctions, puisse par ailleurs accomplir mieux que lui une tâche aussi exigeante que celle dont je parle ici. De plus, avec le réglement récent de la question afghane de manière éminemment mature, un degré supplémentaire d’optimisme à l’égard de cette autre question difficile est probablement de mise.

Si je suis de retour au bercail donc, après quelques tergiversations (oui, j’ai renouvelé mon adhésion), c’est aussi parce que j’ai compris qu’aucun autre parti ne verrait l’intérêt, à court ou à long terme, de transcender nos fractures linguistiques et culturelles, et de promouvoir un fédéralisme assez flexible pour offrir des solutions concrètes, plutôt que de simplement nier les problèmes ou créer encore plus de divisions. D’ailleurs, c’est en écoutant une entrevue de Michaël Ignatieff à Radio-Canada, peut-être paradoxalement, que j’ai atteint le véritable moment décisif de cette réflexion. Alors même qu’il niait toute intention rebelle, il admettait par ailleurs que certains Libéraux du Québec avaient des problèmes avec l’organisation, et même avec le leadership. Et c’est alors que je n’ai pu m’empêcher de compléter la phrase: certains Libéraux ont aussi et surtout des problèmes avec le coeur idéologique de la doctrine Trudeau-Chrétien d’une égalité politique sans nuance, sans considération spéciale pour les situations spéciales, sans distinction de fond entre égalité de respect et simple égalité de traitement sous une Charte de droits.

À l’automne 2006, quelques semaines avant son congrès à la direction, le Parti Libéral du Canada voguait allègrement vers un profond conflit idéologique, un conflit que Stephen Harper avait désamorcé en offrant de reconnaître le statut national des québécois. Or je dois dire que je suis particulièrement fier d’appartenir à un Parti dont le chef actuel n’a pas eu peur de se mouiller sur cette question, et de voter en faveur de la résolution sur la nation québécoise, par-delà la sacro-sainte mythologie, lourde de rhétorique complaisante, du “One Canada”. Le débat n’en a pas moins été assez inélégant, et on peut douter qu’il en soit autrement lorsqu’il reviendra nous hanter. Pourtant, si l’on veut vraiment gagner, il ne suffira pas - à long terme au moins - d’unir nos forces à l’intérieur du parti, il nous faudra aussi aboutir à s’unir pour défendre une vision du pays qu’il ne s’agira pas simplement d’enfoncer dans la gorge des québécois. Oui, la prospérité, la justice sociale, l’environnement et l’influence du Canada dans le monde sont des questions de la plus haute importance, et elles importent clairement d’un océan à l’autre, mais si les Canadiens veulent agir ensemble à ces égards et de manière efficace, il reste fondamental qu’ils importent assez eux-mêmes, les uns pour les autres, ce qui ne me semble pas tellement le cas pour l’instant. Je n’ai aucune idée si cet espoir est fondé, pour être franc, surtout considérant l’état de la question dans l’espace public anglophone, mais je crois tout de même que je devrais essayer de faire ma toute petite part de manière cohérente avec ce que j’espère encore malgré tout.

Dont acte.

Commentaires

Comment de federaliste
Date: 1 avril 2008, 1:31

Meme si j’apprecie beaucoup vos reflexions sur le sujet, le probleme parmi un grand nombre de liberaux federaux partout au pays est notre frustration perpetuel envers les gens qui voient le monde comme noir et blanc, quebec “et” Canada, etc.

L’idee que les gens qui ne sont pas pret a accepter une certaine vision du pays tombe automatiquement dans un autre categorie de gens qui font du “quebec-bashing” …c’est ridicule.

Pour ma part, je vous suggere, si vous allez precher de la “nuance” en termes du quebec , que vous descouvrez et appreciez egalement la nuance ailleurs.

Je ne fais pas parti de “l’espace public anglophone”. Je ne suis pas un “canadien anglais”. Je n’habite pas dans le “ROC”. L’Acadien. Le Terre-neuvien. Les Autochtones. Ils ont egalement le droit a la reconnaissance nationale au sein du Canada, peu importe le nombre de sieges electorales autour d’eux.

Si les liberaux du Quebec veulent un plus grand appreciation de la realite quebecois, peut-etre il faut commencer par offrir un certain niveau d’appreciation reciproque en vers la realite des autres nations qui se trouve dans notre pays.

Comment de Yvan St-Pierre
Date: 1 avril 2008, 3:48

Merci de votre commentaire, respecté compatriote fédéraliste, mais je ne cherche absolument pas à opposer les québécois, ou tout autre groupe d’ailleurs, au reste des canadiens. Je n’ai franchement rien à faire de ce genre de championnat pour la supériorité morale. Tout ce que je dis c’est qu’on ne réfléchit pas assez, dans ce que je lis du groupe linguistique majoritaire, notamment dans la presse dite “nationale” et dans la blogosphère anglophone, à l’isolement réciproque que crée en soi la division linguistique. Je ne prétends pas non plus que du côté francophone, on soit moins porté sur les clichés ou les sur-simplifications, mais la différence cruciale, c’est que par la loi du nombre les francophones vivent de façon beaucoup plus tangible les conséquences de cet isolement, en plus de devoir supporter des discours dans l’autre langue qui en nie encore et toujours la pertinence. Évidemment, quand on est majoritaire, why bother? Alors ne vous inquiétez pas, cher ami, la frustration est tout-à-fait partagée.

Tiens, pour ma faire ma part encore un peu plus, avez-vous lu le livre d’André Pratte, Au pays des merveilles, chez VLB? Je vous le recommande très chaudement. Vous verrez que nous sommes aussi capables d’autocritique au Québec, et qu’on a peut-être aussi de bonnes raisons d’être déçus de nos vis-à-vis à cet égard. Par contre, la presse anglophone reçoit le fédéralisme de Pratte comme si c’était la vision d’un extra-terrestre. Manqué-je tant de nuance si je le déplore?

Au plaisir d’échanger encore.

Commentez cet article, ou insérez un lien (trackback) de votre propre site.