L’économie autrement? Mais encore?

16 février 2008 (17:18) | Économie

C’est en effet ce papier, publié il y a tout juste une semaine dans la page Idées du Devoir, qui me fait revenir ici, après une autre de mes absences aussi impardonnables (ben voyons) que prolongées. La version longue de ce nouveau “manifeste” est par ailleurs disponible ici, et le collègue Beaudin-Lecours en a fait état cette semaine, avec une certaine admiration semble-t-il. L’hypothétique lecteur ou lectrice ne sera guère surpris, cependant, que je ne partage pas cette admiration. Je trouve plutôt l’exercice assez navrant merci, en effet, mais je suis aussi rassuré, paradoxalement, de ce qu’il ne reste plus que d’aussi confuses généralités dans l’arsenal argumentaire au service de l’anti-économisme ambiant. Mais que tant d’esprits qui pourraient contribuer quelque critique utile se cantonnent, au final, dans ce genre d’attaque à bâtons rompus contre leur propre tradition intellectuelle, voilà qui n’a certainement rien pour me réjouir. Plus concrètement, je trouve surtout navrant qu’on fasse ainsi ombrage à la vraie critique, celle qui fait le pain et le beurre des praticiens de la discipline, de ceux et celles donc qui développent des modèles théoriques, qui en testent les hypothèses empiriquement, et bien sûr quotidiennement, critiquent constructivement les conclusions particulières de leurs collègues.

Mais ne cherchez rien de tel dans “Économie autrement”: ce sera peine perdue. Des lieux communs plutôt, des paralogismes, des états d’âmes et de la moralisation. On commence d’abord par nous dire que l’économie prend trop d’importance dans nos sociétés. Ben alors? Pourquoi encombrer une demie “op-ed” et une adresse web à nous en parler? Et surtout à prétendre dans toute la suite du texte qu’on n’en débat pas assez! On comprend très vite que lorsque les signataires s’en prennent au “raisonnement économique”, c’est qu’ils n’apprécient tout simplement pas le contenu des thèses les plus largement acceptées dans la profession, mais bon, les goûts et les couleurs… C’est bien à eux de nous convaincre que leur vision est préférable. Encore là, rien en vue. On poursuit plutôt en reprochant au discours économique son “manque de pluralisme”, alors même qu’on veut rappeler qu’il existe une grande diversité de points de vue chez les économistes. Confusion, quand tu nous tiens…

Somme toute, on tente de faire croire au lecteur qu’il existe une sorte d’image publique de la profession d’économiste qui enfermerait ce qu’on sait de leur travail dans une prétendue “pensée dominante”. Pôvres économistes! Pourtant, est-ce que les médias ferment la porte aux idées différentes? Est-ce que les ressources nécessaires à leur diffusion sont confisquées par quelque pouvoir occulte? Qu’est-ce que c’est que ce délire? Remarquez que j’ai moi-même parlé d’anti-économisme ambiant, alors je dois certainement respecter la perception inverse quant aux idées qui influencent, de fait, les débats sociaux, pour le meilleur ou pour le pire. Ce n’est pas là qu’est le problème, mais dans la justification plutôt de ce que seraient des idées préférables. Je suis de ceux qui considèrent que le “raisonnement économique” est largement préférable au raisonnement “anti-économique”, mais je suis tout-à-fait disposé à écouter les arguments de ceux qui défendent le contraire. Or c’est là, précisément, où “Économie autrement” fait chou blanc.

D’une part, il y aurait bien des choses à dire sur les considérations historiques qui servent, dans le texte, à préparer l’esprit du lecteur aux conclusions qu’on veut lui faire accepter, mais retenons surtout que les évolutions relativement récentes qu’on y déplore n’ont pas été le résultat d’un coup de baguette magique, mais bien de ce que des explications plus convaincantes des phénomènes économiques ont remplacé celles qui structuraient les supposés consensus d’avant 1970. Si les “visions” que nos collègues nous proposent implicitement de réactiver, le marxisme donc, l’institutionnalisme et le keynésianisme, ont largement échoué à déboulonner, pour faire court, la synthèse néoclassique, c’est que celle-ci a gagné la partie sur le terrain le plus fondamental de tout discours susceptible d’être intelligible, c’est-à-dire sur celui de la cohérence interne. Il est d’ailleurs un peu loufoque de voir nos croisés s’en prendre à un “habillage mathématique complexe” qui n’aurait pour but que de confondre le bon citoyen, alors que c’est cet effort de formalisation qui a permis, justement, à la tradition économique d’identifier et de déconstruire la pensée magique qui se déployait dans ces “visions” économiques qui seraient présumément préférables.

D’autre part, on a encore tout faux lorsqu’on fait grief à la “pensée dominante”, (1) d’offrir “une représentation fictive de l’économie”, (2) de légitimer “l’ordre établi et les pouvoirs en place”, et (3) d’entretenir “une vision déterministe de l’économie”. Ce sont des accusations auxquelles la profession est aujourd’hui assez habituée, mais elles sont toujours aussi confuses qu’impertinentes. Et rien dans le texte ne soutient ces critiques de manière convaincante, encore une fois. On préfère monter de toutes pièces une caricature de la discipline, sur laquelle on pourra cracher son fiel. Jusqu’à cette absurde référence au “faux” prix Nobel, et qui ne prouve évidemment rien d’autre que la vacuité argumentative de ce grandiose coup d’épée dans l’eau. Le plus étonnant dans toute cette accumulation de clichés, c’est qu’on ne réalise pas la contradiction qu’on y soutient pour l’essentiel, en accusant les économistes de tenir les phénomènes économiques pour des nécessités inévitables, mais en les accusant pourtant de mal conseiller les pouvoirs publics. Alors que leur disent-ils, aux gouvernements, ces économistes, qu’on peut changer quelque chose ou qu’on ne peut pas? Faudrait savoir.

Finalement, après un détour assez convenu sur les “méfaits” du néolibéralisme, le texte se termine par une section qui veut nous indiquer la route à suivre pour arriver, je suppose, aux vrais lendemains qui chantent. Avec un peu de musique et des photos de manifs, ça ferait une super pub pour “Québec solidaire”. Il faudrait cependant tirer une vraie leçon de cette sortie publique si c’était possible, avant qu’elle ne retombe dans l’oubli si ce n’est déjà fait. Et ce n’est évidemment pas que tout va bien Madame La Marquise, ni qu’il faille a priori faire l’apologie des positions idéologiques de l’Institut Économique de Montréal ou de l’Institut Fraser, tant s’en faut. Mais il y a clairement une carence dans notre espace public, pour ce qui est d’une vulgarisation critique sérieuse de l’état de la science économique, et si le papier en question ne nous faisait réaliser que ça, ç’aurait quand même été une contribution utile au final. On n’aura pas comblé ce vide, à l’évidence, mais on en aura mesuré que mieux la béance. À une prochaine.

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