Trois crises
On parle beaucoup de crise de la culture ces temps-ci au Québec, au-delà d’ailleurs du récent livre de Bouchard et collègue qui en prend prétexte. Je n’ai pas d’idée trop claire là-dessus, comme à mon habitude vous me direz, pour le peu que vous connaissez de moi. En fait, j’ai surtout l’impression qu’on parle beaucoup pour ne rien dire. Ou peut-être habité-je simplement un autre monde que mes contemporains. Par contre il y a certainement, comme en témoigne le dernier numéro de la revue Argument, une crise du souverainisme, en ce Québec où je me reconnais encore, une crise qui ne dépend qu’en partie d’une conjoncture particulière, car elle fait surtout système, je pense, avec deux autres crises autrement plus signifiantes, l’une affectant les sciences sociales et l’autre, les intelligentsiae traditionnelles. Mais alors qu’il s’agit bel et bien ici de crises, au sens où l’on peut parler de phénomènes mettant en péril des continuités, je ne vois pas qu’elles s’inscriraient vraiment dans une quelconque crise de la culture, une culture qui, telle un long fleuve tranquille, ne me paraît guère troublée par des traumatismes trop loin en amont sur des affluents trop secondaires pour y transmettre d’effets vraiment tangibles.
Voyons donc ce qu’il en est de cette triple crise, quitte à n’amorcer seulement qu’une réflexion à partir d’elles. C’est qu’en déjà moultes lectures dont j’assimile lentement les thèses, sous-thèses et contre-thèses, cherchant à mieux circonscrire et corriger les défauts de ma vision du monde, j’en suis pourtant toujours à me demander, au fil des textes, ce qui peut bien se passer avec nos élites intellectuelles, comme avec une science sociale d’ailleurs qui ne semble plus capable de penser le libéralisme contemporain sans le caricaturer, que ce soit même à son avantage ou à son détriment. Et quand je dis “nos” élites, je ne pense pas qu’au Québec, tant s’en faut; je pense à la difficulté globale, planétaire, de diagnostiquer avec intelligence les maux de la condition humaine. Ainsi l’économiste et philosophe Amartya Sen écrivait, il y a quelques années, que les militants altermondialistes faisaient oeuvre utile malgré leur incompréhension de la complexité réelle de ce qu’ils contestaient. Sans doute voulait-il ainsi soutenir un mouvement susceptible d’améliorer les rapports de force en faveur de populations mal servies par les inégalités politiques actuelles, mais la contrepartie de ce discours était bien la reconnaissance d’une ignorance pourtant cruciale, et d’autant plus troublante que l’animateur typique de cette contestation compte pour figure majeure de l’élite intellectuelle de l’humanité d’aujourd’hui.
De même à l’échelle québécoise, j’éprouve régulièrement le même vertige - car c’est bien de cela qu’il s’agit - que ce soit à la lecture des pages Idées du Devoir, ou alors d’articles ou de livres récents de nos intellectuels les plus présents dans le débat public. Lorsque des docteurs ès philosophia - dont certains sont pourtant tout-à-fait charmants dans le privé - posent sans rire en vaillants résistants face au “déferlement de l’idéologie néolibérale” (comme ici), quand, notamment dans son livre tout chaud, un Bock-Côté en appelle sans plus sourciller au sens commun pour conscrire ses lecteurs au service d’une destinée nationale en panne de messianisme (trouvez l’erreur), quand Jacques Beauchemin, sociologue respecté, déplore dans sa contribution au numéro pré-cité d’Argument, que “[n]otre modernité dévore les utopies et ne propose plus d’autre horizon que celui d’une émancipation de la pratique sans finalité ni projet clair”, comme s’il fallait y préférer l’infantilisation que portaient en elles les utopies pleurées, lorsque ces nostalgies d’un monde dont le sens ne posait pas problème n’expriment, présume-t-on, ni mystique sectaire ni mésadaptation marginale, mais bien au contraire le point de vue de véritables “autorités” intellectuelles, alors c’est qu’il faut en effet parler de la crise d’une intelligentsia, à propos de laquelle bien sûr je reviendrai, fût-ce à temps perdu.
Non pas que beaucoup de ces écrits ne soient éminemment divertissants, comprenons-nous bien, non plus que plusieurs des thèses incidentes à ces délires ne portent très sérieusement à réflexion utile, au contraire. C’est qu’il s’y est bel et bien reçu, entre autres, un discours complètement idéalisé, solipsiste en quelque sorte et sûr de lui par le fait même, créant de toutes pièces une réalité qui cadre dans ses catégories, un monde où la proprioception, la conscience de soi, la subjectivité individuelle, ne seraient elles-mêmes que des normes sociales ou politiques parmi d’autres, qu’il nous serait ni plus ni moins loisible de laisser derrière. Comme si la possibilité de choisir ensemble, de faire cause commune, de prendre pour matériau de son identité le produit d’une culture préexistante, n’avait pas du coup pour corrolaire immédiat l’irréductibilité d’une telle subjectivité individuelle, qu’on ne peut attribuer à des groupes, pourtant, sans sombrer dans une variété singulière d’animisme. À telle enseigne que la science sociale doit tôt ou tard abandonner pour de bon ce holisme romantique qui lui aura sans doute donné une grande part de ses traditions depuis le début du XIXe siècle, mais qui menace aujourd’hui plus que jamais de faire verser sa pratique dans l’impertinence historique et hors de toute scientificité.
Va donc cette fois pour la crise des sciences sociales, dont les projets technocratiques connaissent aujourd’hui les limites qu’on sait trop. Ce sont probablement ces échecs qui expliquent l’ampleur et l’intégrisme de la réaction anti-libérale et anti-moderne que l’on connaît maintenant, malgré ou peut-être à cause de l’évidence de sa futilité. Espérons pourtant un ressaisissement assez rapide, car on souffre pour vrai, en ce monde et pendant ce temps, des délires d’aussi bons esprits. À suivre donc, et à ressasser encore. Mais concluons, provisoirement s’entend, en liant ces deux crises à l’évolution d’une perspective souverainiste qui se pensait, au moins jusqu’à l’essoufflement des jours d’aujourd’hui, comme une charnière historique du type que promettent habituellement les révolutions. Or c’est la vacuité même de ce type de promesse que laisse apercevoir l’actuelle faillite des collectivismes, faillite donc de ces modes de pensée que les sciences sociales ont trop longtemps voulu légitimer, et faillite de ce qui donnait aux élites intellectuelles un privilège de crédibilité sociale et politique qu’elles n’ont plus.
Ergo, au vide de justification correspond un vide de motivation, un vide dont la crise du souverainisme québécois n’est qu’une instance presque banale, après tout. Et maintenant qu’on commence à peine à toucher l’espoir d’une lucidité renouvelée, plus que jamais un avenir désirable est à penser, à distance de ces fichues mythomanies susceptibles d’étouffer d’autant plus l’histoire et la culture qu’elles invitent sournoisement, depuis toujours, à se reposer la raison. Mais cette raison est hyperactive, ne leur en déplaise, comme la vie, et se faufile encore et toujours au travers des craquelures du pavé. Joyeux Noël en retard, en passant.

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