Une suggestion pour Radio-Canada
Tout est dans la façon, après tout. Il y a trois jours, je tombe sur ceci chez le Mutant médiatique, et j’écarquille d’abord les yeux, comme quiconque est encore un peu confiant que le consensus autour de l’impôt progressif demeure un élément important de nos politiques fiscales. Je parle bien sûr de cette idée que les plus riches devraient contribuer, à la production de biens publics, une plus grande partie de leurs revenus que les plus pauvres. Évidemment, la surprise cède assez vite la place au doute (je suis comme ça, c’est tout), et je décide d’aller investiguer l’étude dont ce tableau devait présenter les principaux résultats.
Or avant de remarquer une simple erreur d’infographie (qui m’avait pourtant fait redoubler d’écarquillement, mais j’y reviens tantôt), je comprends l’astuce de l’étude même: on y mesure l’incidence fiscale des politiques publiques à la grandeur du Canada, sans tenir compte de la valeur des biens et services reçus en contrepartie, comme si on pouvait comparer de façon concluante le fardeau fiscal global des riches albertains et des pauvres du Québec, indépendamment de l’incidence des dépenses publiques qui ne sont pas de simples transferts, sur les revenus des deux groupes. On y plaide bien sûr la difficulté méthodologique, mais en l’occurence ça réduit l’étude à un simple “brain-teaser”, un exercice purement académique.
Même argument d’ailleurs de leur part pour inclure les crédits remboursables (genre crédit TPS) comme revenus au dénominateur, plutôt que de les soustraire du numérateur. Or, imaginez un crédit de 50$, qu’au lieu de soustraire de 100$ de taxes, vous ajouteriez à 1000$ de revenu: c’est la différence entre 5% et 9.5% de taux de taxation, du simple au double. Cette dernière critique reste pourtant mineure dans une étude d’incidence fiscale, parce qu’on n’y étudie pas seulement les montants que les gens versent eux-mêmes aux gouvernements, mais ce qu’ils versent aussi aux entreprises pour que celles-ci honorent leurs propres obligations fiscales. C’est d’ailleurs là qu’est la composante principale du fardeau propre aux moins nantis, dans cette étude, c’est-à-dire dans le fait, grosso modo, de payer une bonne partie des impôts des épiciers à même la facture d’épicerie, même si cette facture est exemptée des taxes à la consommation.
Toujours est-il qu’à la rigueur, si on fait une telle étude sur un territoire où l’on produit une quantité donnée de biens publics, on peut en effet tirer certaines conclusions prudentes sur la progressivité du régime fiscal en vigueur sur ce territoire, en présumant sans doute d’une certaine équité dans l’incidence de la valeur de ces biens publics sur les revenus réels. Or ici on prend l’ensemble du Canada, ce qui veut dire qu’on consolide littéralement 10 systèmes fiscaux, sans tenir compte de ce que dans chacune des dix provinces, on ne produit pas la même quantité de biens publics, et on laisse croire, somme toute, qu’on peut mesurer la contribution relative des riches et des pauvres, en comparant fort possiblement des pauvres dans des provinces où l’on produit beaucoup de biens publics, avec des riches dans des provinces où l’on en produit peu. C’est pas fort, à mon avis, précisément parce qu’il faudrait comparer la contribution des riches au même ensemble de biens publics que celle des pauvres, non? Et ce n’est pas du tout ce qu’on fait.
Je reviens donc à l’erreur d’infographie. Je constate tout-à-coup que la mesure du fardeau fiscal des plus pauvres en 2005, sur le tableau RDI, ne correspond pas à ce que dit l’étude (il fallait lire 30.7 au lieu de 34.5% - ce qui implique tout de même que la présumée hausse du fardeau des plus pauvres avait ainsi doublé, ce qui n’est pas rien), et j’en informe alors, et le blogueur, et le journaliste qui a présenté ces résultats, Gérald Fillion de Radio-Canada, un Monsieur que je respecte énormément et avec qui j’ai très brièvement discuté du fond de l’affaire par courriel. Entre-temps, M.Fillion a voulu remettre les pendules à l’heure avec Martin Beaudin-Lecours, ce qui nous donne ce billet-ci.
Mais là, ça commence à bien faire. Il va falloir qu’on réfléchisse, à la salle des nouvelles de Radio-Canada. Je n’ai aucun doute sur la compétence journalistique de Monsieur Fillion, pas plus que sur la volonté de Radio-Canada d’être idéologiquement équilibrée, mais ou bien l’infographie fait apparaître n’importe quoi à l’écran, ou bien un certain “professeur” du Téléjournal est dû pour une bonne semaine de vacances sans les enfants, parce que cet autre tableau manque tout autant de rigueur que le premier. Je ne veux pas du tout monter en épingle quelque chose qui ne devrait pas l’être, d’autant qu’il est absurde de demander aux médias électroniques de faire toutes les nuances et les distinctions qu’on attendrait d’un cours universitaire ou d’une revue scientifique. Il y a tout de même des limites, et je suis persuadé que les gens des médias ont tout le professionnalisme qu’il faut pour le reconnaître, ne serait-ce que dans le privé (parce qu’on y est à la guerre commerciale quand même, et que dans toutes les guerres ça coûte cher, les aveux de faiblesse).
Alors qu’est-ce qu’il a maintenant ce nouveau tableau? Les erreurs de chiffres ont été corrigées, mais si le vieux tableau ne faisait pas dans la dentelle en parlant de revenu versé à l’impôt, alors qu’il s’agit d’incidence fiscale globale (nuance que M. Fillion a faite, au moins en partie si je ne m’abuse, en le présentant), le nouveau tableau récidive avec le même raccourci problématique (on y parle encore de taux d’imposition ou de taxation, plutôt que d’incidence fiscale), en plus de faire une affirmation qui n’a strictement rien à voir avec ce dont il est question, à propos du nombre de personnes démunies. Si cette autre erreur vient vraiment d’un professeur d’économie, ça va mal rare. Et que dire du titre: les pauvres plus lourdement taxés. Plus que quoi, plus qu’avant? Si c’est vraiment le cas, en quoi les baisses d’impôts des plus riches devraient expliquer quoi que ce soit? Alors on voulait dire plus taxés que les riches? 30.7% versus 30.5%? Avec la tonne de limites méthodologiques que même les auteurs de l’étude reconnaissent en bonne partie, vous trouvez ça convaincant au point d’en faire le message principal? Pourquoi ne pas avoir titré: Y a pas à dire, on peut vraiment faire dire n’importe quoi aux chiffres? Non mais, tant qu’à faire?
Parce qu’encore une fois, je comprends très bien que Radio-Canada, qui a un mandat de neutralité idéologique beaucoup plus exigeant que les médias privés, hésite à adopter une perspective éditoriale sur les conclusions de certains think thanks très orientés politiquement, comme c’est bien le cas ici, mais si un “professeur” est associé au Téléjournal, la moindre des choses serait qu’il y nourrisse un peu plus la prudence dans l’interprétation de ce genre de résultats éminemment discutables, une prudence qui ne ressort pas du tout dans le traitement, même corrigé, de cette nouvelle. Pourtant quand on parle de l’IEDM, on ne vend pas leur salade comme parole d’Évangile, que je sache; or un think thank socialiste, ce n’est pas Statistiques Canada non plus.
Voilà, je pense, le vrai fond de mon problème, qui pose une question plus large que ce simple épisode. D’autres exemples me viennent d’ailleurs en tête, mais l’idée n’est pas tant de prendre la mesure de quelque biais, dont je doute d’ailleurs fortement, que de poser simplement la question de savoir si l’on est outillé correctement pour en minimiser les risques. Le fait est que lorsqu’on parle du palmarès des écoles de l’Actualité, Radio-Canada n’a aucune difficulté à relayer les points de vue critiques. Bravo. Alors qu’en est-il des idéologies économiques adverses? A-t-on vraiment sollicité des points de vue critiques, cette fois-ci? C’est une question qui est assez pertinente, je pense, lorsqu’il s’agit d’une salle de nouvelles qui revendique autant de crédibilité que celle de Radio-Canada. Si la réponse est que la critique relayée est celle qui se manifeste d’elle-même plutôt que celle qu’il faut chercher un peu, il faudrait peut-être réfléchir à cet aspect de la responsabilité journalistique - et je n’adresse pas cette suggestion à M.Fillion en particulier, qui en a certainement bien assez sur les bras et qui fait à mon avis très bien son travail, mais surtout, évidemment, à ses patrons. Si tout ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait, alors il est peut-être temps d’allouer plus de ressources aux nouvelles économiques à Radio-Canada, voilà tout. C’est la conclusion que moi, pour l’instant en tous cas, je tire de cette histoire.
À bon entendeur, salut.
P.S. Tiens. Hier, j’ai vu Marie-Josée Bouchard - qui a pourtant un talent fou - poser une question totalement complaisante, sur le plan économique, à son invité, un médecin opposé au privé en santé venu parler d’un colloque sur des solutions publiques: qui pourrait avoir intérêt, lui demande-t-elle, à ce que le secteur public ne règle pas lui-même ses problèmes? Or pourquoi ne pas avoir demandé, plutôt, pourquoi il a fallu que l’ouverture au privé devienne un scénario crédible avant qu’on commence à chercher ce genre de solutions dans le secteur public? Comment expliquer donc qu’on ait posé la question que l’invité rêvait manifestement de se faire poser, plutôt que celle qui aurait vraiment permis de mettre son point de vue en perspective? Mystère? Je ne pense pas. Biais idéologique mal camouflé? Je ne crois pas non plus. C’est un cliché complètement usé qui ne mène nulle part. Alors manque de ressources spécialisées en économie? Là encore, donc, c’est bien l’hypothèse qui me tente le plus. Je n’aimerais pas croire qu’on ait tellement peur de la critique qu’on n’ose même plus chercher à aller au fond des choses. Suis-je vraiment trop naïf?
Commentaires
Pingback de Gauche floue » Une mise au point pour aller plus loin
Date: 21 novembre 2007, 12:06
[…] dernier billet n’a pas soulevé tellement plus de vagues que mes réflexions précédentes, or j’ai […]
Comment de Martin Beaudin-Lecours
Date: 9 décembre 2007, 9:56
Ainsi donc, c’est grâce à vous que M. Fillion m’a envoyé un tableau corrigé.

Commentez cet article, ou insérez un lien (trackback) de votre propre site.