Ma dissidence sur l’Afghanistan
Il y a toujours bien un Libéral, en l’occurence votre serviteur, qui en tout respect se trouve en profond désaccord avec le chef - et une portion importante des militants sans doute - de son propre parti fédéral, et un Libéral qui fait partie de la minorité de Québécois qui appuie la mission canadienne en Afghanistan, y compris dans sa forme actuelle pour le temps que ça prendra. Je ne prétends cependant ni que ma position soit définitive, ni qu’elle soit fondée sur des principes ou des convictions qui lui donneraient a priori un privilège moral sur d’autres opinions. Je suis de fait particulièrement sensible au coût humain de cette aventure, et chaque blessure de plus, chaque mort, chaque minute de souffrance qui en résultera encore pourrait à tout moment me faire basculer dans l’autre camp. En dernière analyse, ma position ne tient qu’à une conjecture, selon laquelle les conséquences d’un retrait, maintenant, en 2009, ou plus tard si j’y crois toujours, seront pires que celles de poursuivre la mission. On me demandera bien légitimement si une telle conjecture, une simple intuition pourrait-on dire, peut vraiment suffire à prendre de tels risques avec la vie de tant d’êtres humains? Or je ne peut que répondre par la converse: n’est-il pas plus inacceptable encore de risquer plus de souffrances en ne prenant pas sa propre intuition au sérieux?
La question plus fondamentale, il me semble, tient à la manière dont se justifie la plausibilité de cette intuition: comment est-il possible qu’une telle mission génère plus de bien que de mal? Il faut bien sûr écarter d’emblée l’idée pacifiste radicale selon laquelle aucune violence n’est légitime, et que des moyens violents ne peuvent jamais qu’augmenter la violence totale. Cette idée m’apparaît de fait très peu rigoureuse, au vu de ses conséquences logiques. Reste alors à faire un calcul approprié des gains et des pertes liées à l’objet de notre jugement, en prenant acte notamment du niveau élevé d’incertitude qui accompagne nécessairement la complexité de la politique internationale. Soulignons que c’est d’abord cette incertitude qui rend de telles décisions si déchirantes, et qui assujettit celles-ci à de “simples” intuitions. Si l’issue de la mission, si toutes ses conséquences étaient connues avec certitude, il n’y aurait après tout qu’à prendre un vote pour refléter l’importance subjective que chacun d’entre nous donne à ces conséquences, et régler ainsi la question dans un sens ou dans l’autre. Mais si ce n’est pas si simple, c’est bien parce que nous faisons une évaluation différente des probabilités de divers scénarios, et que ce qui détermine ces probabilités est source d’autant sinon de plus de désaccords que sur le poids relatif des coûts et des avantages d’une action ou d’une politique.
Dans cette perspective, la pierre angulaire de ma propre réflexion est la question de la crédibilité de l’approche multilatérale. J’y vois en effet le principal enjeu de ce débat: comment peut-on, et pourquoi faudrait-il, renforcer cette crédibilité plutôt que l’affaiblir? Pour ma part, il me semble par exemple évident que le succès de la mission afghane, si tant est qu’une telle issue soit possible à un coût humain qui demeure acceptable, qu’un tel succès donc aurait par exemple pour conséquence d’inciter encore plus les grandes puissances de ce monde à la prudence devant la tentation d’actions unilatérales comme celle de nos voisins en Irak, par contraste précisément avec le fiasco en question, que seuls ceux d’entre nous qui auront eu la bonne intuition, il y a déjà 5 ans, ont vu venir “gros comme le bras”. Pourtant dans le cas qui nous occupe, défendre un multilatéralisme crédible et efficace pourrait bien exiger d’engager des discussions avec de nouveaux joueurs potentiels, non seulement au sein de l’OTAN, mais en incluant l’Iran, la Russie et la Chine, voire en tendant la branche d’olivier aux factions talibanes disposées à déposer les armes et à jouer le jeu de la démocratie, entre autres en acceptant l’égalité des droits politiques des hommes et des femmes. J’aurais d’ailleurs nettement préféré que mon parti politique oriente plutôt sa critique du gouvernement dans cette direction, car je vois mal comment on peut défendre le principe du multilatéralisme alors même qu’on insiste pour un retrait unilatéral du seul effort collectif présentement disponible. Je ne prétends que les soldats canadiens soient irremplaçables, quoique je demeure sceptique à l’égard d’un remplacement éventuel, mais je me demande surtout comment on peut s’attendre ensuite à être pris au sérieux avec nos grands principes et nos prétentions moralisantes, quand on aura retiré nos billes parce que le jeu du reste du monde ne nous tentait plus.
Bien sûr la même logique nous fera conclure le contraire, s’il s’avérait que cette cause était déjà désespérée, ou que son coût ait déjà dépassé les bornes. Alors en effet, chaque blessure de plus, chaque mort, chaque minute de souffrance supplémentaire est déjà de trop, et le multilatéralisme ne sortira que plus affaibli de la moindre prolongation de la mission. Tout-à-fait d’accord. Mais attention! Entendons-nous quant à la portée d’une telle prémisse: nous reconnaîtrions bel et bien que même en 2007, avec les moyens actuels de l’humanité et toute la légitimité internationale nécessaire, nous sommes incapables de soutenir une majorité paisible devant une minorité disposée à imposer sa domination par des moyens illégitimes sur un bout non-négligeable de territoire. Quelle tragique ironie ce serait, de fait, qu’en bout de piste ce soit le Canada, le croirez-vous, qui fasse la démonstration par un retrait qui parlerait plus fort que toute sa rhétorique pearsonienne, que le roi est nu, que les Nations Unies sont eunuques? Voilà qui ne tomberait certainement pas dans l’oreille de sourds, d’ailleurs, du côté d’une certaine Amérique isolationniste. Cette intuition-là non plus n’est pas spécialement tirée par les cheveux, me semble-t-il.
Commentaires
Comment de Aarons Beard
Date: 7 octobre 2007, 6:41
En ce qui concerne les opérations de combat, on a déjà fait notre part. Il est temps que les autres nations de la coalition prennent la relève. Ça sert à quoi sinon avoir une coalition?
Comment de Yvan St-Pierre
Date: 8 octobre 2007, 7:15
Je respecte votre opinion, cher collègue. Mais je doute que j’aie réussi à bien me faire comprendre. Peut-être que ça ne nous dérange pas, après tout, que des pays décident de partir en guerre sans légitimité internationale. Je dis simplement que si ça nous dérange, on a d’autant plus intérêt à faire ce qu’il faut pour que les missions légitimes réussissent, pour prouver que ça ne sert pas à rien, les consensus à l’ONU. Or le point faible de toute action collective est précisément la possibilité pour chacun de décider de retirer ses billes pour laisser les autres s’occuper d’atteindre nos propres objectifs. C’est ce qu’on appelle le problème du resquilleur, en économie publique. Si bien des pays ont pu nous reprocher d’avoir joué ce jeu par le passé, en particulier du côté de nos dépenses militaires, ce n’est certainement pas le cas, j’en conviens parfaitement avec vous, pour la mission afghane. Mais de la même façon que je crois qu’il faut continuer à payer nos impôts même si les autres font de l’évasion fiscale, parce que c’est précisément ce qui donne au gouvernement les moyens financiers de mettre plus de pression sur les resquilleurs, je crois qu’il faut continuer à se battre en Afghanistan pour donner aux Nations Unies plus de moyens politiques pour convaincre ceux qui ne se battent pas encore à nos côtés de le faire. Ceux qui s’en vont ne peuvent certainement pas leur dire qu’ils ont tort de ne pas vouloir y aller.

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