De l’ostentation idéologique à gauche?
Thorstein Veblen, fondateur à toutes fins pratiques d’une école de pensée en économie qui s’appelle l’institutionnalisme, a écrit un petit livre il y a plus d’un siècle intitulé “La théorie de la classe de loisir” (1899). On y retrouve pour la première fois cette expression maintenant consacrée, à l’égard d’un phénomène charnière de la sociologie et de l’économie qu’est la “consommation ostentatoire” (conspicuous consumption), en rapport avec ce type de comportement donc motivé, non pas par les avantages directement associés aux biens et aux services consommés, mais bien par le statut social dont cette consommation manifeste les symboles. Or je me suis laissé aller à réfléchir, tout bonnement, à la possibilité d’appliquer ce concept à une autre activité que la consommation, c’est-à-dire à la production du discours, en particulier du discours idéologique, et d’autant plus lorsqu’il se targue de désintéressement. Je suis d’ailleurs retourné dans le texte de Veblen pour tester mon intuition, et j’y ai trouvé tout l’encouragement nécessaire, notamment au tout dernier chapitre, alors qu’il évoque la maîtrise des classiques et des langues mortes dans les “humanités” universitaires de son époque. C’est saisissant d’actualité, à quelques détails près. Notez que j’enfonce peut-être ici des portes ouvertes, les spécialistes charitables me le diront, mais je ne saurais m’en faire pour si peu.
Revenons aux temps modernes, donc. On a beaucoup entendu l’expression “gauche caviar” depuis quelques années, et elle marque parfaitement le concept que je veux évoquer. Évidemment, une ribambelle de plumes bien de chez nous viennent à l’esprit, de Foglia à Courtemanche, en passant par les Dupuis-Déri, Venne, Cornellier, sans compter les Lauzon, Aktouf, David et Khadir, Laviolette et consorts, et autres maternelles intellectuelles de la blogosphère. On connaît assez bien les raccourcis dont ils se font les promoteurs, et qu’on pourrait presque sans exception rapporter à l’idée simple mais dépassée depuis des lustres que la valeur économique est une qualité objective des ressources, notamment du travail, une qualité qu’on “incorpore” ensuite dans les biens marchands, et dont les méchants capitalistes s’approprient la part du lion sans foi ni loi. Karl Marx qu’il s’appelait, le vieux gourou de la plupart de ces messieurs dames. Et pour ceux qui rationalisent leurs préjugés étatistes par d’autres voies, ils n’en restent pas moins obnubilés par l’idée d’une valeur-matériau susceptible de contrôle institutionnel par des élites éclairées. Mais ce n’est pas vraiment ce “fond des choses” qui m’intéresse ici, autant que le côté “caviar” de ces discours pourtant si poussiéreux, et à l’effet de paradoxe ainsi induit eu égard à une sensibilité politique qui se justifie pourtant par la générosité de son idéal. C’est la dérive vers l’incohérence, ainsi suggérée, du cadre normatif de la gauche que je veux penser un peu.
Comment soutenir en effet que le si beau projet d’une plus grande justice sociale puisse être ainsi souillé par la marque même de l’inéquité qu’est le rare oeuf d’esturgeon? Par-delà le côté simplement comique de ce qu’un coco de poisson suscite tout à la fois tant de convoitise et d’indignation, ce qu’il faudrait apparemment comprendre, c’est que cette association d’idées entre la gauche et l’injustice ne saurait être qu’un complot publicitaire subliminal de plus - allons, tous chez Chomsky! - ourdi par la droite, les riches, les méchants économistes, les médias, etcheuteura, comme dit kekin qu’on conna. En d’autres termes, il y a contradiction c’est l’évidence, alors il faut s’expliquer sa présence dans les esprits ordinaires comme l’effet d’une sorte d’hypnose organisée. C’est pourtant là qu’il faut maintenant dire minute. Alors minute. Et si ce n’était non seulement pas une contradiction, mais que ça nous parlait très précisément de quelque chose de réel, du genre qui existe pour vrai? Meuh… voyons donc!
D’abord, qu’est-ce que c’est que le caviar, ou plutôt pourquoi le mot “caviar” résonne-t-il ici comme il le fait? C’est que le caviar est le bien type, comme la Rolls ou la Rolex, de la “consommation ostentatoire” de la classe de loisir. Non pas que le caviar ait une valeur intrinsèque telle que seuls les plus riches peuvent se le payer, mais son prix élevé s’explique très précisément par une demande qui exprime ainsi, pour leur public, là, tout en bas, que ceux et celles qui en consomment sont bel et bien au sommet de l’échelle sociale. C’est classique pour le caviar, en effet, mais moins pour la gauche. Or lorsqu’on parle de gauche caviar, on évoque sans doute au premier niveau le fait brut que plusieurs des tenants d’un certain discours de gauche, ou à tout le moins qui se disent de gauche en dénonçant la richesse des autres, sont eux-mêmes particulièrement à l’aise, oeuvrant dans les professions libérales, le monde des communications ou les départements universitaires. Mais il y a plus. Il y a bel et bien une sorte de gaspillage intellectuel qui marque son appartenance à la classe de loisir politique du monde contemporain, exactement au sens où Veblen parlait des élites intellectuelles de son temps.
En fait, si la classe de loisir académique qu’il analysait à la fin du XIXe siècle aux États-Unis était pour l’essentiel formée de conservateurs classicistes, celle d’aujourd’hui s’est aussi enrichie des nostalgiques d’une noblesse imaginaire qui ne s’abaisserait pas plus que les premiers au vulgaire rapport marchand (de “vulgus”, you know - peuple, ou mieux plèbe). Et ils s’y refuseraient non plus cette fois au nom d’une parenté avec l’aristocratie antique - quoique - mais au nom de son lien avec une autre communauté idéalisée, à venir celle-là, et à laquelle notre gauche-caviar n’appartiendrait non pas “encore”, mais plutôt “déjà”. Sur le fond toutefois, ça ne change rien à l’affaire. Tiens, remplacez donc dans la citation qui suit, juste pour voir, les “langues mortes de l’Europe du sud” par les “théories économiques qui ont été délaissées par les économistes eux-mêmes”, et vous pourriez esquisser un sourire aussi, qui sait. Prenez aussi “système d’éducation” en un sens large, qui inclut la lecture des journaux et la formation obligée d’une opinion tranchée à propos de “Loft Story” ou de l’emplacement du CHUM. Allons-y:
“Étant donné que ce type de connaissance fait maintenant partie des exigences élémentaires de notre système d’éducation, la capacité d’utiliser et de comprendre certaines des langues mortes de l’Europe du sud n’est pas seulement gratifiante pour la personne qui trouve l’occasion de parader ses accomplissements à cet égard, mais les signes d’une telle connaissance servent du même coup à recommander n’importe quel savant à un auditoire de quelque niveau d’érudition que ce soit. On s’attend, de fait, à ce qu’un certain nombre d’années aient été passées à acquérir cette information, inutile quant à son contenu, mais dont l’absence donnerait pourtant l’impression d’une éducation précaire, conduite à la hâte, et mûe par un sens pratique d’une vulgarité qui sied mal aux standards conventionnels d’une formation solide et d’un intellect puissant.” (Veblen, 1899, ch.14, traduction de bibi)
Il y a bien sûr une différence de taille entre les deux contextes, et c’est l’importance qu’a prise la science économique dans l’espace public depuis un siècle. Or l’économiste est une sorte de traître de la classe de loisir, dont il fait bien sûr partie, mais en “normalisant”, en donnant du crédit très précisément à cette vulgarité pratico-pratique qui règle le monde de l’échange marchand, et au-dessus duquel la classe de loisir se fait pourtant forte de pouvoir s’élever. C’est pourquoi la hargne de l’opposition à toute forme de pensée économique rigoureuse est aussi intense chez les intellectuels. Accepter que la richesse ordinairement utile, disons pour remplir son frigo, ce soit aussi de la vraie richesse, c’est évidemment laisser paraître le jupon de son appartenance à la même humanité que les autres, et ça, ça, on a don’d'la misère avec ça. Comprenons-bien l’intuition cruciale de Veblen ici: l’élite montre sa supériorité en gaspillant des biens et du temps. Aussi, la dernière chose que cette élite peut vouloir, c’est que ce gaspillage ne symbolise plus rien d’autre que du gaspillage, à défaut donc d’une force réelle ou d’un mérite quelconque. On comprend dès lors que la vertu cardinale en économie, c’est-à-dire l’efficacité de l’utilisation des ressources, soit aussi conspuée, et si souvent représentée sous la guise d’une valeur inhumaine qui s’opposerait à la justice sociale, une justice dont les “meilleurs” de notre société se font aujourd’hui les défenseurs acharnés, au prix de leur propre intérêt, du moins en apparence.
Mais assurons-nous de raisonner rigoureusement ici. J’ai parlé de gauche-caviar, d’abord au niveau 1, comme d’une gauche exprimée, grosso modo, par des mangeurs de caviar, puis au niveau 2, comme d’un gaspillage proprement intellectuel, en cela qu’elle fait son fonds de commerce - eh oui - d’idées dénuées de toute utilité pratique, autre que d’établir son propre statut social. Or j’ai maintenant identifié un niveau 3, en ce que les idées que cette gauche-caviar met de l’avant sont, dans leur contenu même, une attaque contre une gestion efficace des ressources qui discréditerait d’emblée leur propre privilège intellectuel. Reste un niveau 4 toutefois, qui tient au fait que les idées en cause, inutiles sur le plan des fins qu’une société peut vouloir poursuivre en général, acquièrent par-dessus le marché un caractère socialement démobilisant. Déjà chez Veblen, on trouvait cette idée selon laquelle le mépris des élites à l’égard de la société industrielle était contre-productif - “disserviceable anachronisms”, écrivait-il à propos des manifestations de ce mépris. C’est que le temps et les ressources ainsi utilisées à déprécier les efforts d’autrui représentaient clairement déjà un manque à gagner, un manque à produire, en termes de richesses réelles pour l’ensemble de la société.
Or notre gauche-caviar fait bien pire aujourd’hui que gaspiller son temps à citer de haut les penseurs anciens dans leur langue, car non seulement elle prive la société du temps utile de beaucoup de cerveaux tout en dévalorisant le travail de tant d’autres, mais elle défend ouvertement des projets d’organisation sociale et économique ayant pour conséquence prévisible, à plus ou moins long terme, un appauvrissement de l’ensemble de la société, y compris voire surtout de ses moins nantis. À l’évidence, dans les démocraties libérales tout au moins, elle partage l’espace public avec des discours mieux éclairés, mais elle contribue tout de même à retarder certains progrès véritables, au point parfois où de mauvais choix seront faits par compromission voire par exaspération devant le succès de leur rhétorique trompeuse. Après tout, les citoyens n’ont pas toujours le “loisir” de faire la part de rigueur et de magie des idées qu’on leur propose, et les vendeurs d’idées usagées qui font le plus de transactions ne sont pas nécessairement les plus honnêtes. Sans doute ma propre interprétation fait-elle tout autant partie de l’arsenal du combat idéologique, combat dont il s’agit aussi de saisir le caractère proprement “ostentatoire”, mais qui met pourtant aux prises une compréhension correcte, limitée bien sûr, mais rigoureuse des rouages de l’économie d’une part, avec un ensemble de thèses inadaptées mais séduisantes d’autre part, soutenues essentiellement par l’invocation, chez leurs tenants, de l’absence d’intérêt personnel à les défendre. Foutaise, évidemment.
Il est difficile de résister à orienter ici le lecteur vers une des références les plus puissantes du néolibéralisme, soit “La route de la servitude” de Friedrich von Hayek, mais je veux tout de même poursuivre ma petite réflexion en montrant comment mon dernier niveau d’analyse de la gauche-caviar, lié au caractère socialement contre-productif d’un tel discours, est parfaitement cohérent avec une représentation micro-économique de concurrence imparfaite qui expliquerait notamment, en bouclant la boucle en quelque sorte, comment il se fait que les membres de cet auguste club se retrouvent malgré tout en moyens suffisants pour se payer des cocos d’esturgeons. Naturellement, à mesure qu’une société s’enrichit, son élite est d’autant moins en mesure de marquer sa différence que les marques “ostentatoires” de celle-ci deviennent plus accessibles aux roturiers. À l’inverse donc, le “coût” de cette ostentation baisse, toutes choses égales par ailleurs, lorsque la société s’appauvrit. Mais c’est aussi l’augmentation d’une véritable rente économique que se partageront nos “gauchistes” professionnels, à l’issue toujours d’un tel appauvrissement collectif. Le pactole, quoi.
Paradoxal? Pas vraiment. Tout est dans le talent à mettre la faute sur les autres, ou ce qui revient somme toute au même, à gaspiller très ostentatoirement ses propres motivations personnelles au nom de l’intérêt général. On dira qu’on les “sacrifie” plutôt que de les gaspiller, mais la nuance sera d’autant plus crédible, fera d’autant mieux illusion, que l’économie traversera des difficultés, et le retour sur l’investissement de cette capacité de faire croire en son propre désintéressement bénéficiera aussi d’un sérieux accroissement en période de déclin. À telle enseigne qu’on pourrait bien avoir un réel intérêt, toutes choses égales par ailleurs, à promouvoir de mauvaises politiques économiques. Reste qu’on suit ici le schéma de Veblen, dans une veine peut-être un peu plus hégélienne: en renonçant à s’enrichir monétairement, comme le prouve un discours qui déplaît - fait-on valoir - aux détenteurs du pouvoir économique, on démontre un détachement tel, à l’égard des nécessités vitales, qu’on mérite pleinement la reconnaissance de sa supériorité. Mais comment concilier cette renonciation apparente (ostentatoire) à la richesse, avec une augmentation réelle de celle-ci pour ces idéologues - car c’est bien mon hypothèse - alors même que les politiques qu’ils suggèrent appauvrissent la société dans son ensemble?
La réponse comporte deux éléments: d’abord il faut distinguer la valeur économique de la valeur monétaire, et ensuite il faut comprendre comment l’appauvrissement collectif amène une attrition des offreurs d’idéologies qui jouera en faveur de ceux qui maintiennent leur position sur le marché. Notons tout de suite que ce marché des discours présente une caractéristique toute particulière, et qui tient à ce que les transactions y prennent souvent des formes non-monétaires qui ne sont pas moins économiques pour autant, sans quoi une telle activité, qui utilise bel et bien des ressources rares, donc coûteuses, ne se produirait même pas. Bien sûr, toutes les structures et les institutions qui achètent les discours en question pour les retransmettre aux auditoires qui les financent, directement ou non, fonctionnent au sein de l’économie monétaire, mais les salaires, honoraires, bourses et droits d’auteurs versés aux intellectuels ne sont qu’une partie de la valeur économique que ceux-ci accumulent. N’oublions pas que la réputation de ces offreurs accompagne leur nom et leur histoire personnelle, qui sont aussi mis en marché avec leur discours dans un “package deal” très comparable à l’oeuvre d’un cinéaste ou d’un joueur de baseball. Ce sont des entrepreneurs bien plus que des salariés, mais leur entreprise même, en un sens plus large que leur seul temps rémunéré ou les gains provenant de la vente de certains de leur produits, leur entreprise comme telle donc, n’est pas disponible sur un marché: elle ne se transige pas, au contraire des droits d’un film ou d’un contrat de sport professionnel.
Est-ce vraiment le cas pourtant? On peut sans doute imaginer combien les “capitalistes” devraient être prêts à payer pour acheter le silence de certains de nos intellectuels. Comme on les entend toujours, il faut donc supposer de deux choses l’une: ou bien la valeur de leur entreprise est si élevée, de fait, que personne n’a les moyens de les faire taire, ou alors au contraire, personne n’achète leur silence parce qu’ils ne dérangent pas tant que ça. Dans le premier cas, on verrait assez facilement combien la valeur de leur entreprise tient en effet à sa capacité de nuisance économique. Dans le second, leur réputation d’empêcheurs de tourner en rond est simplement surfaite; leur ostentation, plutôt folklorique. En toute rigueur, il faut aussi admettre une troisième possibilité, à savoir qu’on n’offre pas d’acheter ce silence pour la seule et unique raison, moins élégante sans doute mais cruciale dans la théorie des marchés incomplets, qu’on ne ferait tout simplement pas confiance à la signature du vendeur au bas du contrat. Mais dans tous ces cas de figure, la valeur de rachat d’un intellectuel de la gauche-caviar, toutes choses égales par ailleurs, est non seulement liée à sa crédibilité morale, mais elle augmente avec son détachement vis-à-vis de la “vulgarité” pratico-pratique du merveilleux monde des affaires. Or celle-ci étant essentiellement symbolisée par la monnaie, on comprendra que la majeure partie de cette valeur économique soit investie dans la réputation de l’intellectuel, et qu’il préfère prélever un rendement sur ce capital en nature - voyages aux frais de l’institution, soirées arrosées, mentions dans les dictionnaires, entrevues télé et applaudissements bien sentis avec un tout petit peu de caviar - plutôt qu’en espèces. La valeur économique d’une chose n’a pas à être monétaire, rappelons-le - il suffit qu’on soit prêt à sacrifier des ressources rares pour l’obtenir. On n’a donc pas besoin de sortir le fric, et par conséquent ça ne s’observe pas. Ça tombe bien, manifestement, quand le but est de faire croire à son indifférence aux biens de ce monde.
Une fois cependant qu’on a percé le mystère de l’intérêt fantôme des gens “désintéressés”, reste à voir comment cette valeur de rachat peut en effet augmenter, cette fois, avec l’appauvrissement effectif de l’ensemble de la collectivité. Je ne parle pas ici bien sûr de racheter toute l’industrie de l’idéologie socialisante - à cet égard, sa valeur agrégée devrait diminuer simplement parce que la capacité moyenne d’acheter un intellectuel baisserait avec l’appauvrissement général. Avec la diminution de la demande effective, la valeur actualisée des dividendes futurs tombe aussi. Mais là n’est pas la question. C’est juste qu’il est plutôt compliqué pour un idéologue de “gauche” de compenser une baisse de revenus non-monétaires par une hausse de revenus monétaires sans perdre une partie de sa crédibilité, donc de son public. Aussi, l’appauvrissement collectif mène inévitablement à une attrition sur le marché des vendeurs d’idéologie, et il y a fort à parier que cette attrition se ferait plus rapidement encore que ne diminuerait la valeur de l’industrie, ce qui veut dire que chaque offreur restant verrait probablement ses revenus augmenter, monétaires ou non d’ailleurs.
Schématisons ainsi une chaîne causale tout-à-fait plausible: la décroissance globale se traduit d’abord par une baisse des revenus des idéologues, parce que comme disait Brecht, d’abord il faut bouffer, et tant pis pour la dîme. La baisse du coût de l’ostentation mitige sans doute la difficulté, mais on ne fait pas pour autant son épicerie avec des revenus non-monétaires, malheureusement, ni avec un billet de saison pour la page Idées du Devoir. Autrement dit, ce n’est pas parce que c’est symboliquement plus facile de se démarquer d’une plèbe appauvrie que c’est plus avantageux, côté frigo, de rester dans l’élite discoureuse lorsque le fric se fait plus rare. Donc ceux pour qui la baisse de revenus monétaires devient plus problématique se recycleront ailleurs dans l’économie, là où une monétisation accrue de leurs talents posera moins de problèmes de réputation. Cette première vague d’attrition crée cependant des attentes “morales” plus élevées pour ceux qui restent, dont le statut est maintenant d’autant plus dépendant de leur capacité de simuler la résistance à la tentation mercantile. Il leur faut être moralement plus solides, à l’évidence, que ceux qui ont déjà quitté le navire. La concurrence démarquera alors les courageux, ceux qui remplissent simplement mieux leur frigo parce qu’ils ont su occuper assez vite les parts de marché laissées vacantes - sans le faire exprès, c’est sûr, c’est sûr - versus tous les autres, les pleutres et les eunuques pour qui la pression contre l’augmentation relative des revenus monétaires deviendra trop forte, générant ainsi une seconde vague d’attrition. Le mouvement de concentration se poursuivra d’ailleurs jusqu’à ce que le coût pour chaque joueur de décourager un concurrent de plus en réussissant à le discréditer dépasse le bénéfice attendu, y compris monétaire, d’une part de marché supplémentaire. Élémentaire, mon cher chose.
En bout de course, les résistants qui auront gardé le fort sous les assauts de la “déferlante néolibérale” décimant les rangs des nobles sauvages, les derniers résistants donc seront portés aux nues par le biais du même discours qui a en fait causé la décroissance au départ: l’économie de marché n’est évidemment le royaume que de minables exploiteurs, un royaume qu’ils ne réussissent même pas à protéger contre leur propre cupidité et qui ne mérite pas que les beaux esprits s’y souillent. Conséquence pour l’acheteur de ce discours: pourquoi diable avoir d’aussi ridicules ambitions économiques quand le fric est accaparé de toutes façons par des merdes qui nous doivent tout parce qu’on les laisse nous exploiter? Conséquence pour l’économie: déprime évidemment. Non mais qu’esse-tu penses. Conséquence toutefois pour les hérauts de la pureté immatérielle qui seront restés en selle dans la tempête: des tonnes d’invitations à de grands colloques avec cocktails et canapés contre-cycliquement financés, comme on dit chez les keynésiens, où l’on se demandera le plus sérieusement du monde dans les poches de qui tout cet argent qui sentait si mauvais est passé. Ah! le showbusiness…
Ce serait presque triste si ce n’était pas si drôle. D’autant que le pire est peut-être déjà derrière nous - “you can’t fool all of the people all of the time” comme disait Lincoln. On verra tout de même un bel exemple cet automne de ce qu’on est encore capable de nous servir comme moralisation “désintéressée” au Québec, lors des travaux du comité Castonguay sur le système de santé. C’est déjà commencé d’ailleurs. Au fait, quand j’ai parlé des rendements non-monétaires des réputations intellectuelles, est-ce que j’ai inclus aussi les services cinq étoiles des copains devenus médecins, avocats ou sous-ministres adjoints, et qui n’ont même pas besoin de mémoire pour se rappeller de nous? “J’ai bien aimé ton papier sur ces cons de patrons qui font quand même plus d’argent que moi, maintenant fais AAAAH.” Ça nuit pas, quand même, on s’entend. Et quel dommage en effet pour le progrès et la civilisation, quelle décadence Madame La Marquise, si cette deuxième vitesse devait bientôt pouvoir s’acheter avec du vulgaire fric de petits commerçants! Ouache! Pinçons-nous le nez! La plèbe travailleuse qui pourrait se payer elle-même les signes de notre si noble supériorité?!?!? Au secours!!!!
Commentaires
Comment de Marc
Date: 9 juillet 2007, 5:31
Bonjour Monsieur,
S”lorsqu’on parle de gauche caviar, on évoque sans doute au premier niveau le fait brut que plusieurs des tenants d’un certain discours de gauche, ou à tout le moins qui se disent de gauche en dénonçant la richesse des autres, sont eux-mêmes particulièrement à l’aise, oeuvrant dans les professions libérales, le monde des communications ou les départements universitaires. Mais il y a plus.”
On peut constater également que plusieurs figures intellectuelles de gauche, française ou québécoise, sont issues de la haute bourgeoisie. Pourquoi ? Ne serait-ce pas là la manifestation de convictions qui ne se limitent pas au nombrilisme ? Ne serait-ce pas une manifestation de la réactualisation de soi ?
J’ai toujours pensé, et je crois que c’est socialement justifiable, que chez les particuliers, la pauvreté ou du moins la précarité financière, est un terrain fertile pour les idées individualistes et de droite. À contrario, ça explique l’intérêt que porte la « gauche caviar » comme vous dites, à l’égard de la justice sociale et l’intérêt commun. Un individu est plus porté à penser à autrui lorsqu’il est bien nanti. Le contraire et également vrai, un individu qui a de la misère à arrondir ses fins de moi n’en a que faire du voisin. Nous vulgarisons bien sûr et nous ne pouvons démontrer ce qui se passe dans la tête de chaque individu. Par contre, ce phénomène est bien existant. L’homme agit par intérêt et je pense que l’élite intellectuelle, la « gauche caviar » , outrepasse leur intérêt individuel pour le porter à la collectivité. Nous pouvons, je pense, expliquer ce phénomène par l’étape ultime de l’échelle de Maslow.
Mes salutations,
Comment de Yvan St-Pierre
Date: 10 juillet 2007, 8:32
Merci de votre commentaire, cher collègue. Vous me permettrez néanmoins d’y réagir un peu. Je dois en fait m’excuser de mon incompétence à me faire bien comprendre, car l’objectif général de mon billet n’était certainement pas de m’étonner de la coïncidence factuelle entre la richesse de certains et leur âme charitable.
Comme Saint-Thomas d’Aquin et vous-même, je conçois bien que la charité et la justice sont des sentiments plus faciles à actualiser lorsqu’on en a les moyens. Je ne peux pourtant vous suivre dans les procès d’intentions “bien existantes” que vous évoquez et que je porterai pour l’heure au compte de votre empressement à me répondre. Je préfère trouver dans votre moment de prudence (”nous ne pouvons démontrer…”) le véritable signe d’un ancrage de votre pensée qui, ma foi, m’est nettement plus sympathique. Si je peux me permettre, je pense aussi que vous confondez les catégories aristotéliciennes de puissance et d’action: on ne peut pas déduire, de cela qu’un certain niveau de moyens matériels rende une chose possible, qu’il suffise du coup à en expliquer l’actualité. S’il faut être riche pour pouvoir donner, il n’en découle pas que le don soit un effet de la seule richesse.
Mais pour revenir au véritable objectif de ce billet, le mystère que je cherche à percer n’a rien à voir avec celui dont vous parlez, mais bien avec le fait que les théories économiques que défend cette élite dite désintéressée contredisent ses propres prétentions morales. En effet, l’application de telles théories - c’est en tout cas ce que l’état actuel de la connaissance nous indique - n’aurait pour conséquence qu’un appauvrissement de ceux-là mêmes dont on prétendrait ainsi défendre les intérêts. Or une autre des caractéristiques des gens qui font partie de l’élite, est justement d’avoir eu accès aux meilleures écoles. Dès lors, plaider l’ignorance suffit difficilement à expliquer une telle contradiction. Il faut alors chercher ce qu’ils ont à y gagner, non?
Bien sûr, il ne s’agit pas de supposer qu’ils recherchent consciemment leur propre bénéfice au détriment de celui d’autrui. Je réalise que je n’ai peut-être pas été assez explicite à cet égard, mais l’hypothèse selon laquelle ils trouvent bel et bien un intérêt personnel à défendre de telles positions n’a rien d’un jugement de valeur. Je pense en termes d’économie de la pensée, pour tout dire, et dans ce contexte les gains portent simplement moins à l’autocritique que les pertes, à quelque étape de l’échelle de Maslow que l’on se situe, d’ailleurs. Les psychologues parleraient ici de renforcement, si je ne m’abuse, c’est-à-dire de cela même qui porte quelqu’un à persévérer dans une conduite, indépendamment donc des fins explicitement visées.
Comprenez-moi bien, donc. Je ne cherche nullement à réduire la préoccupation authentique pour la justice sociale à une manifestation d’égoïsme, au contraire. Mais je pense qu’il existe une différence cruciale entre cette préoccupation, d’une part, et la sorte de marketing politique qui s’en empare, d’autre part, pour tout autre chose. Me reprocherez-vous de dénoncer un tel détournement?
Comment de Marc
Date: 11 juillet 2007, 8:51
Vous savez, il m’arrive souvent de penser avant d’écrire …mais un peu trop souvent d’écrire avant de penser.
Bonne chance avec votre thèse doctorale M. St-Pierre.
Mes salutations,

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