Les baisses d’impôts et le déséquilibre fiscal

7 juin 2007 (15:25) | Canada, Québec, Politique, Économie | anglais

Les baisses d’impôts promises - et finalement livrées - par Jean Charest auront bien fait jaser, pour le meilleur et pour le pire. Mais il faut peut-être s’assurer de bien départager les enjeux de cette petite hystérie, des deux côtés de la rivière Outaouais d’ailleurs, à l’égard somme toute d’un geste parfaitement défendable sur le plan économique. Les critiques auront en fait fusé d’au moins trois directions différentes.

Premièrement, à distance de tout impact hors-Québec, la question de l’à-propos de telles baisses, notamment dans le contexte d’une population vieillissante, a certainement occupé la majeure partie du débat public dans les jours qui ont précédé l’adoption du budget Forget. Sur cette question, bien que d’aucuns continuent de croire que cet argent aurait dû gonfler plus encore les dépenses de l’État, le véritable débat utile ici était entre deux conceptions de la saine gestion des fonds publics: ou bien l’on prenait un risque calculé et susceptible d’être productif avec le butin fiscal, ou bien alors on se contentait de prendre une voie moins risquée en remboursant plus rapidement nos dettes. Jean Charest - et j’en suis tout autant - a préféré la première option; d’autres préféraient la seconde. Et le mot-clé est bien ici “préférer”: préférer un rendement espéré et un risque encouru qui soient tous deux élevés donc, ou alors un rendement et un risque faibles. On sait que les conseillers financiers suggèrent en général de prendre un peu de tout, mais dans quelle proportion - c’est là que se manifestent nos préférences à l’égard du risque. Il y a pourtant des liens complexes entre préférences et croyances, notamment quant à nos chances de faire certains gains ou encore quant au coût réel de limiter ses risques - en fonction, par exemple à l’échelle du budget québécois, de l’impact d’une politique fiscale donnée sur les flux démographiques eux-mêmes. Ces liens d’ailleurs sont particulièrement problématiques au Québec, il me semble. Quiconque connaît l’expression “être né pour un petit pain” sait de quoi je parle. Souhaitons que nous ne nous obstinions pas trop longtemps encore à transformer ce mythe en prédiction auto-réalisatrice.

Cependant, malgré qu’il s’agisse bien là du véritable enjeu principal de toute cette histoire, les perceptions comptent souvent plus que la réalité dans le merveilleux monde de la politique, et une deuxième critique s’est encore élevée chez nous, de façon plus virulente en fin de campagne électorale cette fois. Cette critique s’appuie sur les conséquences appréhendées d’avoir utilisé des fonds obtenus du gouvernement fédéral pour baisser les impôts, alors qu’apparemment tout le monde aurait dû croire que cet argent était nécessaire pour soigner les malades et réparer les nids-de-poule. Dans ce contexte, les baisses d’impôts auront, dit-on, discrédité tous les efforts du Québec pour voir le fameux déséquilibre fiscal reconnu et enfin corrigé pour de bon, plutôt qu’au bon gré des gouvernements en place. Ce discrédit présumé renvoie toutefois à la crainte de voir les Canadiens hors-Québec soudainement moins enclins à poursuivre la négociation d’une solution durable au déséquilibre, voire même d’avoir aussi affaibli la position du Québec dans d’autres domaines des relations fédérales-provinciales, ne serait-ce qu’en soulevant une colère qui puisse paraître tout-à-coup justifiable. Or l’hypothèse parfaitement arbitraire qui sous-tend cette crainte est celle selon laquelle il existe une sorte de cadre moral qui devrait permettre de démontrer a priori la légitimité d’un résultat ou l’autre de telles négociations. C’est ainsi qu’on peut suggérer que la position québécoise n’est vraiment défendable que si elle plaide la nécessité d’obtenir des fonds pour agir de manière moralement recommandable comme, évidemment, soigner ses malades. Mais c’est abdiquer pourtant d’emblée toute prétention à une justification proprement politique, c’est-à-dire fondée sur l’attente raisonnable d’un gouvernement provincial de bénéficier au maximum des avantages de sa propre maîtrise budgétaire. Trop de jugements de valeur, que ce soit à l’égard des usages moralement acceptables des fonds publics, ou alors vis-à-vis de la légitimité quasi-métaphysique d’un niveau ou l’autre de gouvernement, voire même de l’honnêteté des parties à de tels conflits, trop de jugements de valeur donc s’entremêlent à un débat qui gagnerait pourtant, y compris en élégance, à être ramené à des proportions mieux réfléchies.

Ceci étant, à ce niveau des perceptions, il y a certainement ici au Québec une croyance sincère selon laquelle le déséquilibre fiscal n’a rien d’une fiction qui n’aurait d’utilité qu’à mettre la main sur les richesses des autres Canadiens. On n’en semble pourtant pas moins convaincu, semble-t-il, que ce qui nous appartient en propre ne peut pas retourner dans les poches des contribuables avec autant de légitimité que si c’était plutôt investi dans les routes, les écoles et les hôpitaux. C’est encore notre culture économique ici qui joue du coude, mais c’est moins typiquement québécois cette fois que partagé avec nos concitoyens d’un océan à l’autre. Beaucoup de Canadiens semblent assez généralement portés, en effet, à craindre le pouvoir économique des individus, comme s’il s’agissait d’une menace à la cohésion sociale plutôt que la voie par laquelle les sociétés prospèrent. Encore une fois donc, il y a certainement à cette sorte de masochisme collectif - bien sûr c’est le libéral que je suis, avec un petit “l”, qui s’exprime ici - des raisons profondes qui mériteraient d’être analysées, mais d’autres confusions conceptuelles présentent aussi beaucoup d’intérêt, ne serait-ce que pour mesurer à quel point cette colère réelle ou seulement appréhendée du RoC n’a guère de fondement en raison. Je laisse le lecteur déterminer par lui-même si une colère injustifiée devrait en retour faire tant s’agiter les partis d’opposition au Québec.

Me voici donc arrivé à la troisième source de critique des baisses d’impôts Libérales, bel et bien dramatisée cette fois par la colère, feinte ou non, de certains commentateurs hors-Québec. Tout ici est pure politique, comprenons-le bien. Il n’y a pas de lutte pour la justice avec un grand J, mais bien des argumentaires dont il s’agit de mesurer froidement la pertinence. Bien sûr, il y a beaucoup en jeu de cette moralisation économique que je viens d’évoquer, comme si les dépenses publiques étaitent intrinsèquement préférables aux dépenses privées. Il y a pourtant bien autre chose aussi, et c’est ce qui m’intéresse le plus dans la présente réflexion. Voici par exemple une discussion entre collègues blogueurs anglophones, où le commentateur nie l’existence même d’un déséquilibre fiscal à partir surtout d’un argument qui n’est recevable qu’en apparence sur le plan logique: il n’existe pas de déséquilibre, parce qu’il n’existe pas de standard “objectif”, c’est-à-dire qui ne soit pas arbitraire, de ce que serait véritablement un équilibre fiscal. Or si l’absence d’un tel standard rend en effet caduque toute prétention à ce qu’une situation donnée corresponde à un déséquilibre en un sens tout aussi “objectif”, la prétention inverse n’a certainement pas plus de signification. En toute cohérence, il faut alors se limiter à une véritable position relativiste, d’où l’on concède d’emblée que l’équilibre pour les uns est un déséquilibre pour les autres. De fait, une colère au prétexte que le Québec obtiendrait trop d’argent n’est rien d’autre, sauf erreur, que la dénonciation émotivement chargée d’un… déséquilibre fiscal, n’est-il pas? Autrement dit, s’il n’existe pas de standard “objectif” en fonction duquel on puisse juger d’un équilibre, il ne faut pas en conclure qu’il n’existe aucun standard, mais simplement qu’il n’en existe aucun qui fasse l’unanimité d’entrée de jeu. C’est un monde de différence.

Le même échange entre nos collègues Antonio et KC permet d’ailleurs également de mesurer une partie de la confusion qui entoure le concept même de déséquilibre fiscal, une confusion que les calculs politiques de part et d’autre, me semble-t-il, ont largement nourrie. Si vous tentez, par exemple, d’obtenir des sommes d’argent pour en tirer un gain politique, vous risquez d’être assez peu exigeant quant aux sources premières des fonds. Et si à l’inverse vous détenez les cordons de la bourse, vous pourriez bien préférer que l’argent rendu entame plutôt les ressources d’autres juridictions que les vôtres. Il n’en faut pas moins pour trouver les causes probables de l’équation qui s’est faite dans l’esprit de beaucoup de Canadiens, entre la “solution” conservatrice du déséquilibre fiscal et une augmentation sans doute discutable des transferts de péréquation. Pourtant, le concept que le Québec a mis de l’avant dès le départ n’avait aucun lien essentiel avec les paiements de péréquation, puisqu’il s’agissait d’abord et avant tout de convenir d’un “juste” partage de l’espace fiscal proprement québécois. À l’évidence, la péréquation peut affecter le montant d’un règlement strictement monétaire, mais la colère dont on parle tient bien plus en ce moment à des perceptions quant à la légitimité d’un transfert de richesses des autres provinces en faveur du Québec, qu’à une véritable renégociation du partage de son propre espace fiscal. Ça ne veut pas dire qu’on verrait pour autant d’un bon oeil l’équilibre auquel le Québec aspire, loin de là, mais dans un tel contexte la bonne foi exigerait tout au moins de laisser l’indignation au vestiaire.

Si donc on distinguait correctement la péréquation du déséquilibre vertical dont il s’agit pour l’essentiel, celui-ci devrait encore être distingué du sempiternel contentieux Québec-Ottawa à propos du pouvoir de dépenser dans les compétences provinciales. Car le partage de l’espace fiscal en fonction de l’étendue des responsabilités que l’on reconnaît aux deux paliers de gouvernement est bel et bien un problème conceptuellement distinct du partage même de ces responsabilités. Que l’on reconnaisse ou non au gouvernement fédéral le droit légitime de dépenser en santé ou en éducation, la capacité de financer ce dont on aura reconnu la légitimité restera une prérogative qu’il faudra bel et bien assigner d’une manière ou d’une autre. Le pouvoir de dépenser n’est pas le pouvoir de taxer. On doit cependant pouvoir s’attendre à ce que les deux soient liés; or c’est en un sens la faiblesse de ce lien qui est la source première d’un éventuel déséquilibre fiscal. Péréquation et pouvoir de dépenser fédéral sont sans doute des éléments qui viennent compliquer les choses, mais ils ne sont pas moins conceptuellement distincts de l’essence même du déséquilibre fiscal.

Maintenant, il faut bien constater que le Québec tient le rôle principal dans ce film. C’est sûrement en partie parce que les montants qui passent d’un trésor à l’autre sont particulièrement importants, mais je soupçonne que beaucoup de Canadiens sont perplexes devant les demandes d’une province qui devrait pourtant posséder toutes les ressources nécessaires à se retrouver en tête du peloton des provinces riches, ressources dont on présume alors qu’elles ont été tout bêtement mal gérées. Une interprétation aussi simpliste a d’ailleurs ses avantages, alors pourquoi s’en passer? Le problème, c’est que la qualité des choix passés ou à venir du Québec, dans ses propres champs de compétence, n’a pas non plus de lien essentiel avec le déséquilibre fiscal, parce qu’un équilibre dans le partage des ressources fiscales est encore un problème distinct de la taille du bassin total de ces ressources. Comme pour les autres questions, l’effet des politiques économiques québécoises sur l’étendue de son propre champ fiscal n’est pas nul, tant s’en faut, mais un déséquilibre peut émerger même dans l’hypothèse où l’État québécois n’aurait pris que les meilleures décisions dans toute son histoire. Or il y a pourtant quelque chose de bien plus fondamental qui donne au Québec le premier rôle dans ce débat, par rapport aux autres provinces. Voyons cela d’un peu plus près.

Permettez-moi de suggérer une petite expérience de pensée. Imaginons que le Canada est une fédération de 10 provinces quasi-identiques: même taille de la population, mêmes technologies, mêmes ressources naturelles, mêmes conditions de marché, etc. Il n’existe en fait qu’une seule particularité pour une seule de ces 10 provinces: on y parle très majoritairement le français. Je veux montrer maintenant qu’on a là le seul ingrédient nécessaire à voir se développer un déséquilibre fiscal, sans compter quelques cauchemars constitutionnels en prime. Éliminons cependant cette unique particularité, et tous les problèmes en question fondent comme neige au soleil. C’est la même chose d’ailleurs si vous modifiez l’expérience en spécifiant pour chacune des 9 autres provinces une particularité propre qui serait, en un sens qui reste à préciser, équivalente sur le plan politique à celle qui caractérise la première. Comment ne pas voir là l’esquisse d’une raison qui pourrait en bonne partie expliquer le déni parfois virulent qui accompagne cette discussion ailleurs au Canada, et en particulier au sein de mon propre parti fédéral? Admettre cette analyse contredirait l’idée plutôt culottée que le Québec n’est pas plus différent, ou n’est pas “différemment différent”, des autres provinces qu’elles-mêmes ne le sont les unes par rapport aux autres. Or ce qui est surtout malheureux, c’est plutôt la crainte qu’on y associe de voir une telle admission menacer réellement l’unité nationale, comme s’il fallait nier nos différences à tout prix pour coopérer efficacement. On ne semble guère sensible, en certains milieux, à l’idée que ce soit ce même déni au contraire, cette peur d’admettre une diversité qui ait de réelles conséquences politiques, qui menace l’unité de ce pays peut-être encore plus sûrement que le mouvement souverainiste québécois.

Pour en revenir à ma petite expérience mentale, je veux donc examiner le cas général d’une province “différente” d’abord, pour discuter ensuite de la “différence différente” qui fait du Québec, selon toutes les apparences, le personnage principal de ce film. Il y a trois caractéristiques qui ressortent de mon petit Canada simplifié: (1) une portion importante de la province francophone compte bien maintenir sa spécificité, fût-ce au prix du sacrifice d’autres biens; (2) une portion non moins importante de la majorité anglophone du pays respecte tout-à-fait cette volonté, mais ne vois pas pourquoi elle devrait y sacrifier autant de ressources que ce que comptent y consacrer les francophones eux-mêmes; (3) la situation politique est telle que la province francophone voit en son gouvernement provincial l’instance la mieux placée pour répondre à ses aspirations spécifiques, alors qu’à l’inverse les autres Canadiens confère le même rôle au niveau fédéral. Ce dernier élément - qui se trouve au coeur tant du déséquilibre fiscal que du contentieux plus large entre Québec et Ottawa - est en partie la conséquence directe des deux premiers points mentionnés, mais il s’appuie aussi sur une composante distincte que j’appelerai le “coût de traduction” - j’y reviendrai bientôt.

On peut mieux comprendre que cette situation soit en effet une conséquence des intentions respectives des deux groupes en la décrivant comme ce que nous appelons, dans le jargon des économistes, un problème de bien public. Les agents rationnels dont les préférences sont similaires risquent de s’entendre plus facilement à financer collectivement un certain nombre de biens publics que des agents dont les préférences sont plus conflictuelles. Aussi, les préférences d’une minorité pour le maintien d’une langue qui exige par ailleurs le financement de biens publics spécifiques, feront en sorte que les membres de cette minorité seront relativement moins disposés à contribuer autant de ressources au niveau fédéral, toutes choses égales par ailleurs, que leurs concitoyens majoritaires. C’est la raison toute simple pour laquelle le “standard” d’équilibre fiscal de la minorité penchera plus en faveur du niveau provincial, mieux à même de tenir compte de cette préférence pour la spécificité minoritaire. À l’inverse, la majorité définira son propre standard en fonction de son désintérêt relatif pour la capacité des provinces de refléter ce qui leur est spécifique. Dans l’hypothèse toutefois où les deux groupes partage un désir suffisant de coopération, un compromis politique devrait apparaître quelque part entre ces deux standards, au mieux en un point hypothétique où une entente paraîtrait équitable aux deux parties. C’est de ce point particulier qu’il faut bien postuler l’existence, si l’on veut parler de déséquilibre fiscal de manière cohérente.

Deux choses sont à préciser ici. Première remarque, cet argumentaire s’applique à beaucoup plus qu’au déséquilibre fiscal. En fait, son application première devrait être la discussion du partage constitutionnel des pouvoirs eux-mêmes. Mais la pertinence de cette analyse va tout de même au-delà, en ce que le partage des pouvoirs ne dit strictement rien de la quantité de ressources qui devraient être légitimement allouées à des responsabilités données. En situation de négociation constitutionnelle, une préférence générale pour la diversité qui serait plus importante entraînerait dans son sillage une plus grande décentralisation formelle des pouvoirs et vice-versa, mais une fois donné le partage juridique des pouvoirs, les variations dans ce type de préférence resteront une source féconde de désaccords politiques, eu égard cette fois à l’attribution de plus ou moins de ressources aux diverses fonctions de l’État.

Deuxième remarque, certains pourraient être tentés de suggérer que l’équilibre à privilégier n’est rien d’autre que le résultat effectif du jeu politique. De toutes façons, ni les majorités ni les minorités ne sont monolithiques, et le pouvoir politique peut s’exercer aussi au niveau fédéral de manière à favoriser les intérêts particuliers de la minorité francophone, dira-t-on. L’autre côté de la même médaille, cependant, c’est qu’en ce cas l’état des relations fédérales-provinciales, bon ou mauvais, reflète lui-même la volonté populaire. Autrement dit, on ne peut pas dire que le processus démocratique résout d’emblée le problème, si le processus démocratique est aussi celui par lequel le problème se présente dans l’espace public à la recherche d’une solution. C’est un peu contradictoire de dire que les Canadiens sont satisfaits du partage actuel de l’espace fiscal, alors même qu’ils en débattent avec acharnement. À moins bien sûr qu’on y voie simplement l’expression d’une schizophrénie humaine, trop humaine, une position qui, je dois l’admettre, trouve parfois chez moi une certaine sympathie.

Il faut maintenant faire un pas de plus. Des différences dans les préférences politiques du type que j’évoquais suffisent amplement à faire apparaître des normes différentes, entre autres quant au partage optimal de l’espace fiscal, mais même en l’absence de telles différences, à supposer donc que dans mon modèle simplifié, anglophones et francophones aient exactement la même préférence pour le maintien de la diversité culturelle initiale, il pourrait encore subsister un déséquilibre à cause de ce que j’ai appelé plus haut le “coût de traduction”. C’est la partie du problème dont les économistes parlent sous la rubrique des problèmes d’information limitée ou imparfaite. C’est aussi ce type de coût très particulier qui ferait du Québec une province “différemment différente” des autres, peu importe d’ailleurs les autres différences susceptibles d’avoir aussi des conséquences politiques. Pour bien saisir de quoi je parle, il suffit de penser à l’agacement qu’on ressent après un certain temps de lecture de sous-titres ou de traduction simultanée. L’idée de base ici, c’est que le langage est le moyen privilégié par lequel les gens communiquent entre eux, aussi différents ou semblables soient-ils par ailleurs, et que plus il leur faut investir de temps et d’effort dans la communication, moins ils en sauront au bout du compte à propos d’autrui, et moins satisfaisants seront les compromis. Je n’ai pas lu son livre, mais je pense que Chantal Hébert a apporté de l’eau à mon moulin, si je ne m’abuse, en montrant comment le Bloc Québécois a favorisé l’unité canadienne par ses questions en français à la Chambre des communes, réduisant d’autant la distance psychologique qui séparait les Québécois des institutions fédérales.

Mon point de départ est donc l’hypothèse toute simple que deux individus rigoureusement identiques, à ceci près qu’ils parlent deux langues différentes, n’en sauraient pas autant à propos de leur similitude que s’ils partageaient la même langue. On peut ensuite pousser l’hypothèse jusqu’à supposer qu’un coût de traduction plus élevé entraîne, chez les individus en question, une propension à présumer d’une plus grande différence interpersonnelle. En effet, étant donné un certain nombre d’identités considérées possibles, l’incertitude de chacun à l’égard de l’identité d’autrui diminuerait si la traduction était plus facile, ou augmenterait dans le cas contraire. Dans l’hypothèse cette fois où les coûts de traduction sont suffisamment élevés entre les Canadiens francophones et anglophones, il suffit d’ajouter à cette incertitude un niveau raisonnable de ce qu’on appelle l’aversion au risque (vous voyez l’idée par-delà le jargon, je présume), pour prédire en toute logique que la minorité francophone choisira le gouvernement provincial comme principal gardien de ses intérêts, pendant que la majorité préférera encore investir ses ressources au niveau fédéral. Remarquez qu’aucune autre différence effective autre que la langue n’est ici postulée - ces autres différences n’ont qu’à être imaginables, elles n’ont pas besoin d’être réelles. Bien sûr, dans la vraie vie, il y a des tonnes d’autres facteurs susceptibles de moduler ce résultat, mais toutes choses égales par ailleurs, et en l’absence d’arguments convaincants à l’effet contraire, les déséquilibres fiscaux sont au Canada pour rester, surtout maintenant que la question constitutionnelle apparaît bloquée comme c’est le cas. J’utilise, au fait, la forme plurielle du déséquilibre, non seulement pour refléter la multiplicité des perspectives relatives à son égard, mais aussi parce que d’autres conflits peuvent manifestement entrer en jeu au-delà de la dualité linguistique.

C’est le moment donc de revenir, pour la mettre en contexte, à cette autre hypothèse selon laquelle cette fois aucun déséquilibre ne serait apparu sans cette différence linguistique, ou si celle-ci n’avait été que l’une de plusieurs différences tout aussi pertinentes. À l’évidence, cette hypothèse complémentaire s’appliquait essentiellement à mon modèle simplifié, or nous savons tous que la quasi-totalité des fédérations réelles connaissent leur lot de tensions entre les niveaux de gouvernement, qu’il y ait ou non différence linguistique du type analysé ici. C’est qu’il n’est nul besoin de différence linguistique pour qu’il y ait des différences de préférences politiquement significatives, et que celles-ci n’ont qu’à se trouver corrélées avec la base territoriale des pouvoirs régionaux pour faire apparaître des conflits du genre. Il n’en demeure pas moins que dans le cas bien théorique où il n’existe aucune différence qui porte à conséquence, ou si plusieurs différences étaient, de fait, réparties de telle sorte que l’ensemble des juridictions partage un même standard d’équilibre politique et fiscal, un déséquilibre ne pourrait simplement pas apparaître, sauf par accident.

Dans la réalité concrète cependant, le cas le plus général est plutôt celui où des différences multiples existent sans que quelque unanimité providentielle ne sauve l’harmonie “ex machina”. Le Canada ne fait pas exception, et c’est sans doute ce qui explique que le Québec n’ait pas défendu l’idée d’un déséquilibre fiscal en solo tout du long. Les perspectives sur le problème de même que les solutions envisagées varient pourtant d’une province à l’autre, or ce n’est certainement pas ce qu’il y a de plus surprenant dans l’état actuel des choses. Ce qui m’est apparu plus intéressant, en fait, c’est cette thèse selon laquelle “le” déséquilibre fiscal ne serait qu’un tissu de rhétorique opportuniste, une thèse particulièrement répandue chez beaucoup de fédéralistes plutôt centralisateurs, mais surtout une thèse qui ne cherche nullement à s’inscrire dans une discussion générale du fédéralisme fiscal. Au contraire, elle se présente comme une tentative claire de discréditer le point de vue particulier du Québec en la matière. Il ne s’agit pas ici de faire de procès d’intention, mais de constater que le Québec n’est donc pas le personnage principal du film seulement parce qu’il se plaint d’être incompris. C’est aussi parce que ses revendications dérangent, de fait, les autres Canadiens de manière toute spéciale, en nourrissant - ou peut-être en est-ce le résultat - une fatigue générale dans le reste du pays eu égard à la place disproportionnée qu’occupe toujours le Québec sur la scène fédérale.

Et pourtant ce cercle vicieux de méfiance et d’incompréhension mutuelle n’est encore pas autre chose qu’une description différente, selon une perspective extra-québécoise cette fois, du même déséquilibre politique qui se trouve à la source de l’insatisfaction du Québec au départ. En d’autres termes, l’agacement perpétuel vis-à-vis des demandes québécoises n’est que le côté pile de la “différence différente” du Québec même, dont aucune autre particularité canadienne ne semble en mesure de contrebalancer la portée politique. À supposer que les Canadiens en général tiennent encore à asseoir en partie leur appartenance identitaire sur l’héritage linguistique et historique québécois - et sinon c’est à se demander ce qu’ils attendent pour se séparer du Québec - alors je ne vois pas d’autre explication pour cette situation problématique que l’importance de nos coûts de traduction. C’est là en effet l’élément crucial de la différence de notre différence, en ce que les autres différences n’exigent pas de leur côté d’être traduites pour être comprises et assumées.

Il faut noter en terminant que ce qui est coûteux ici, ce n’est pas tant de pouvoir accéder à ce qui est dit dans l’autre langue, mais plutôt de pouvoir le comprendre de manière cohérente avec notre expérience propre. Une traduction véritable, en ce sens peut-être plus général que le sens usuel, requiert bien plus que la production d’équivalents sémantiques de certains éléments d’un discours. On doit aussi pouvoir intégrer ces “actes” de parole à une trame qui a bel et bien un sens pour soi, une trame narrative en quelque sorte qui doit donc être partagée, et qui ne peut se développer de la sorte que si suffisamment de signaux d’intérêt mutuel, les uns pour les autres, traversent cette ligne de fracture linguistique. L’histoire toutefois, récente autant que moins récente, a plutôt servi à fournir des raisons, de chaque côté, de croire que nos vis-à-vis n’ont que faire de nos préoccupations authentiques, et ce sont bien ces raisons qui seraient les véritables déterminants des coûts de traduction que je mets en cause. La question est somme toute devenue la suivante: en qui pouvons-nous maintenant faire confiance, après tout ce qui s’est passé depuis des décennies, pour traduire correctement les préférences réelles de nos concitoyens de l’autre langue officielle?

Le fait est, je crois, qu’un étranger bilingue qui lirait nos principaux quotidiens mesurerait bien vite l’étrangeté de notre situation, de ce que donc les lectorats respectifs des journaux des deux langues partagent en effet un seul et même pays, au-delà bien sûr de ce qu’on y couvre plus intensément qu’ailleurs au monde ce qui se passe à Ottawa. Imaginons alors à quel point il peut être difficile pour beaucoup de membres individuels des deux communautés linguistiques de comprendre ce qu’au sein de l’autre, on pense et veut vraiment. J’aime bien croire moi-même que les humains sont assez semblables en général, mais je pense que je choisis surtout d’y croire pour me simplifier la vie. Quoique ça ne me semble tout de même pas en soi une si mauvaise idée. Peut-être un peu comme le Canada, tiens donc: des fondements pas trop trop solides, mais une aventure assez zen, après tout.

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