À la croisée des chemins
Nom d’une pipe. Moi qui me voyait bloguer cette campagne à fond la caisse. Or plus désorganisé que moi, un gars égarerait probablement sa brosse à dents. Bien sûr je suis débordé, bien sûr la campagne est somme toute d’un pépère à mourir d’ennui, bien sûr la gérance d’estrade est d’autant plus improductive, “à la marge” comme on dit dans mon métier, que l’élection de lundi prochain est la plus imprévisible que j’aie connue de mémoire de jeune baby-boomer. N’empêche, j’aurais bien voulu me faire aller le commentaire un peu plus. Qu’à cela ne tienne, je replonge.
Un mot d’abord, tiens, sur l’imprévisibilité de l’élection. Ce n’est pas seulement cette imprévisibilité qui va rendre l’élection de lundi passionnante. La dernière présidentielle américaine était imprévisible en termes probabilistes, jusqu’assez tard dans la soirée d’ailleurs si je me rappelle bien, mais l’incertitude qu’elle traduisait reflétait une fracture idéologique qui n’était pas spécialement nouvelle. Au contraire, l’issue de la campagne qui se termine lundi va nous retourner une image politique de nous-mêmes qui risque de nous surprendre, je dirais presque peu importe le résultat. Car cette élection marque bel et bien un tournant tout-à-fait significatif pour la population québécoise, et malgré qu’on ait à peine effleuré le sujet pendant la campagne, on sait maintenant que la question des accommodements raisonnables a fait apparaître au grand jour ce clivage entre Montréal et le “rest of” Québec qui devient maintenant - enfin! - un élément incontournable de notre réflexion collective.
Ce que la montée de l’ADQ révèle en fait, c’est un clivage dont la signification est évidemment beaucoup plus engageante qu’une simple histoire de perception des “ethnies”. Le thème des accommodements, je l’ai déjà dit, n’est à mon sens qu’un prétexte pour exprimer un refus de ce qui est ressenti à tort comme une perte de contrôle vis-à-vis de phénomènes inquiétants qui “déferleraient” sur les sociétés occidentales. Or ce qui est particulièrement sain dans ce mouvement de ressac, c’est qu’en se construisant à droite de l’échiquier politique québécois, il peut stimuler ses animateurs à se dépêtrer créativement avec une tension que le projet souverainiste a trop longtemps occultée, pendant qu’on apprenait difficilement à la gérer ailleurs dans le monde, une tension donc entre la tendance proprement moralisatrice de tous les conservatismes d’une part, et l’ouverture au libéralisme économique qu’engage d’autre part le désir de tenir les individus responsables de leurs choix, désir qu’on justifie à droite par le même moralisme, quand à gauche ce serait plutôt par calcul d’utilité sociale.
En ce sens, l’opposition Montréal-RoQ n’est qu’une manifestation parmi d’autres, à la fois du bout de chemin que l’expérience du compromis inter-culturel a permis de faire aux métropolitains, mais surtout son incompatibilité avec ce nationalisme réactionnaire avec lequel on nous rebat les oreilles depuis des décennies, vis-à-vis d’un monde qui paraîtrait de plus en plus soumis à l’argent des Anglais. Cette incompatibilité aura obligé le nouveau chef du PQ, à la suite de ceux qu’on a appelé les trois mousquetaires, à tenter une nouvelle fois de reformuler le discours souverainiste, en gommant encore ce fonds conservateur au profit d’une sorte de souveraineté-caviar “montréaliste” qui assume moins que jamais son caractère essentiellement défensif, pour donner toujours plus dans la fuite en avant vers un perfectionnisme social qui commence à mal vieillir.
Le vrai défi qu’il faut réapprendre à penser est beaucoup plus intéressant que ce que la velléité de “reconstruction” péquiste - diable que c’est artificiel ce fichu projet de souveraineté après tout - peut nous laisser croire. Il s’agit plutôt de revoir nos institutions, bien moins sur le mode technocratique du bricolage des structures et des programmes, que sur celui, à la fois plus modeste et autrement plus efficace, de la facilitation de ce que les individus peuvent choisir de réaliser, pour que chacun trouve sa place en ce Québec et s’y trouve bien. Ce défi, pour le moment, c’est Mario Dumont qui le lance aux québécois déçus de ce que les Libéraux ne leur aient pas livré la marchandise assez vite à leur goût. Il est d’ailleurs loin d’être évident que le retour du PQ au bercail de la paléo-social-démocratie puisse rassurer cette même clientèle sur la capacité de Jean Charest de manoeuvrer plus vite dans un second mandat, à moins précisément d’une présence nettement plus marquée de l’option adéquiste.
Deux éléments complémentaires m’amènent d’ailleurs à croire que les sources de la panique actuelle de plusieurs commentateurs devant ce que Monsieur Boisclair appelle le “one-man-show” de l’ADQ sont peut-être bien plus à l’avantage de ce parti qu’à son détriment. D’abord je dirais que la figure de Mario Dumont, c’est un peu celle de l’enfant-de-choeur du Québec. Il est tout-à-fait révélateur qu’alors que partout dans le monde occidental la droite est associée à une vieille élite campée dans ses privilèges, à des jeunes loups de la finance ou à des membres de groupes intolérants, chez nous c’est l’innocence de l’enfant-de-choeur qui est seule capable de déculpabiliser le droitiste de s’affirmer. C’est dire la difficulté des québécois de souche catholique, après trente ans de souverainisme pourtant, de s’affirmer autrement que par la voie de la vertu morale.
Mais le corollaire de cette constatation pourait bien être que l’avantage actuel de Monsieur Dumont est précisément de ne pas avoir derrière lui l’équipe de 2003. Il y a une sorte d’anti-économisme au Québec qui se vit jusque dans sa droite. La PME ça va, mais pas trop grosse la business. Les dépanneurs c’est bien, c’est petit, ça n’exploite pas les gens en faisant de gros profits. Gilles Taillon, c’était peut-être le président du Conseil du Patronat, mais son passage y aura été relativement bref, et il faut bien un ministre des finances quelque part. Or les gros sabots de Québec inc. en 2003 avaient apparemment fait peur à beaucoup de monde. Aujourd’hui donc la vertu (ouache l’argent c’est don pas beau) a repris le haut du pavé, et Mario a compris qu’il était préférable de faire apparaître l’État, celui dont ses adversaires défendent justement la lourdeur, comme le principal obstacle à la responsabilité individuelle et citoyenne, comme une nuisance à la vertu des jeunes familles petites-bourgeoises, plutôt que de faire miroiter des succès économiques capitalistes que l’électeur médian n’associe encore qu’aux privilèges inaccessibles des “moneymakers”.
Le principal pourtant, c’est que ça marche, non? Si le Québec s’enrichit de plus d’initiative privée dans l’idée de faire un pied de nez aux technocrates patentés, plutôt que par opportunisme ordinaire, so what? On s’habituera au succès parce qu’on n’est pas pires que les autres, et on verra probablement d’un meilleur oeil les contribuables mieux nantis, qui seront aussi nos meilleurs clients plutôt que juste nos patrons. Mais comprenons-nous bien, je l’ai dit et je le répète, je suis libéral, en tout cas au sens où nos voisins du Sud utilisent ce terme, je suis fédéraliste, je suis de centre-gauche et je vais voter Libéral parce que le type de compromis politique que ce parti propose est nettement plus compatible avec mes valeurs. Cependant, je ne suis pas de ceux qui croient qu’il faut absolument choisir entre le PLQ et le PQ pour cause d’équipe manquante à l’ADQ ou parce que leur programme est trop ambitieux. C’est bien l’ambition de ce programme, sur le plan économique en tout cas, qui peut ré-orienter avantageusement la politique québécoise en redonnant une impulsion essentielle à l’initiative autonome des personnes et des collectivités locales. Il s’y trouve certainement des promesses qui pêchent par excès de naïveté, mais bondance, que dire alors de ce que promet le PQ!
Quant à l’équipe, les électeurs qui voteront pour l’ADQ auront justement choisi d’élire ceux qu’ils voient comme des gens de coeur plutôt que des habitués du copinage, des mandarins coincés ou des intellectuels complaisants. Est-ce si détestable? D’ailleurs, les admonestations éditoriales des derniers jours pourraient bien avoir l’effet contraire à celui qu’on recherche. Ça s’est déjà vu. Et si le problème c’est la marge de manoeuvre de ministres qui ne seraient pas pris au sérieux par leurs fonctionnaires, qui la population tiendrait-elle de toutes manières responsable de l’immobilisme qui en résulterait? Le ou la jeune ministre inexpérimentée, ou le haut-fonctionnaire qui résiste au changement? M’est avis que dans l’actuel état d’esprit de la population, c’est plutôt le mandarinat qui devra attacher sa tuque avec de la broche. On n’est plus en 1972, dieu merci. Bien sûr, l’idéal pour moi, ce serait une majorité Libérale avec une opposition Adéquiste, mais qu’il y ait plus d’ADQ qu’il n’y en avait à la dissolution, toutes choses égales par ailleurs, je ne vois rien là pour m’empêcher de dormir, bien au contraire. Le seul vrai conseil que j’aie pour mon éventuel lecteur ou lectrice, c’est celui de Saint-Augustin: “aime et fais ce que tu veux.”
La grande nouvelle de cette campagne électorale, par-delà la plomberie partisane, c’est qu’on peut s’attendre enfin à entendre de nouveaux discours au Québec, et des discours qui nous viendront d’ailleurs que du Plateau ou d’Outremont. Des discours qui pourront s’élaborer enfin sans recourir au ton hargneux des laissés-pour-compte et des radios-poubelles. Des discours dont on peut espérer qu’ils vont nous permettre, à terme, de renouer avec une représentation plus relax et mieux assumée de nous-mêmes, en particulier quant à notre rapport entre ce qu’on dit populaire et ce qu’on taxe d’élitiste. Du foin c’est toujours du foin, chantait Plume, et il n’y a rien de sorcier, comme disait Lévesque cette fois, même dans ce qu’on ne comprend pas encore. S’agit surtout de se parler, ce qui est toujours difficile quand on cherche à nous convaincre qu’il y a tant de choses qu’il ne faut pas dire. C’est peut-être cette époque-là qui se termine. Ce ne serait vraiment pas trop tôt. Allez ouste! De l’air, les vieux démons et les vaches sacrées!
Bonne élection.
Commentaires
Comment de Louis
Date: 24 mars 2007, 8:56
Du changement pour du changement, ça donne quoi? Entendre d’autres discours que ceux du Plateau ou d’Outremont, est-ce que ça veut nécessairement dire entendre des discours à la Mike Harris et compagnie et revivre la Grande Noirceur avec Duplessis… oups, Dumont?
Comment de Yvan St-Pierre
Date: 24 mars 2007, 2:19
Qui a parlé de changer pour changer? Vouloir du changement, c’est vouloir que les choses s’améliorent, non? Ou au moins empirent moins vite? Pour moi, une chose est très claire: le projet souverainiste a coalisé des forces qui devraient se combattre au présent plutôt que de retenir leur souffle en attendant le Messie. Mike Harris, et pourquoi pas Ronald Reagan ou Margaret Thatcher, ont surfé en effet sur des phénomènes de réaction à des excès réels d’une certaine vision du progressisme qui, si elle avait su reconnaître ses propres contradictions à temps, ne leur aurait pas aussi bien préparé le terrain. C’est sans doute un peu ce qui arrive avec l’ADQ, et en ce sens, oui, il faut probablement que ça passe par là, c’est-à-dire qu’il faut que la droite revienne au front pour forcer la gauche à mieux se repenser, en fonction d’une citoyenneté responsable plutôt que d’un éternel concours de droits acquis. Mais pour ce qui est de l’épouvantail de la Grande Noirceur, c’est un peu fort, non? C’est vraiment la confiance que vous inspirent les québécois de l’extérieur de votre île?
Comment de Angelle Desrochers
Date: 24 mars 2007, 5:13
Ici à Vancouver, je me dis: ‘’Plus que ca change, plus que ca revien la même chose.’’
Je suis un descendante, mes ancêtre on arrivée aux Canada en 1635, je pense bien que tout les discoures sont important, mais il voudrait prend des discours avec les monde dans le reste du Canada. Et nous, on devrait apprendre a écoutée and comprendre.
Je croix que je vais passe la nuit blanche, en attendant les résultats de la élection.
Le politique de ses jour, je pense, nos prend tous pur des imbécile. On est ca même capable de prend nos propre décision.
Bonne chance avec votre décision.
Ici a Vancouver, on va vous attendre.
Comment de Yvan St-Pierre
Date: 24 mars 2007, 6:02
Merci de votre commentaire, Madame Desrochers.
Je suis bien d’accord avec vous qu’il faut poursuivre le dialogue, apprendre à écouter et à comprendre, et ce peu importe ce qui arrivera lundi soir. La terre va continuer de tourner, on sera tous encore là mardi matin, et on aura encore des problèmes à régler. Alors gardons nos forces. Pour ma part, je vais quand même essayer de me coucher assez tôt.
Salutations chez vous!
Comment de Angelle Desrochers
Date: 24 mars 2007, 7:24
Merci Yvan St-Pierre, pour être honnête, je suis arrive a Vancouver de la ville de Winnipeg, et mes ancêtres on arrive pour faire leur vie dans la cote de Rivière Rouge envers 1886.
Ce dommage parfois je pense que les mots et la voix du Québec son perdue dans la traduction. Les pundits et le media anglais (et leur porte parole) ont beaucoup a apprendre. Je suis heureuse pour cette invention de l’internet, je suis libre maintenant d’écoutée et lire les mots propre.
J’ai grandi dans une famille de 11 enfant, avec 7 frère et 4 sœur, je le sais qui a toujours un demain et la journée après.
A bientôt, Angelle
Comment de L’anti-héros Québécois
Date: 24 mars 2007, 10:54
Si vous êtes écoeurés d’entendre parler de souveraineté, il ne faut surtout pas que Charest soit réélu. Je ne sais pas si c’est un manque d’imagination ou par facilité, mais il ramène toujours la souveraineté sur le devant de la scène pour faire peur au monde. Quand on a besoin d’un bon gouvernement qui gouverne. Pas un cheval rétif qui avance, recule, avance, recule…
Votez ADQ seulement si vous êtes anti-souverainiste. Le Québec francophone a besoin d’un gouvernement du parti Québécois pour que ses intérêts soient défendus avec force. Le PLQ à 33% dans les sondages doit trop aux anglais.
Comment de Yvan St-Pierre
Date: 25 mars 2007, 6:29
Vous avez droit à votre opinion bien sûr, cher anti-héros. Mais je ne vous surprendrai pas en vous répondant que je ne partage rien de votre analyse, que je trouve un peu simpliste, je dois le dire. Vous me donnez surtout l’impression que vous croyez vraiment que les québécois sont de petites bêtes sans défense victimes des méchants - et riches - anglais, et c’est précisément cette croyance complaisante qui nous paralyse dans l’excès d’étatisme, à mon avis.
Pour ce qui est du gouvernement fort, une Gaspésia ce n’était pas assez? Pour moi, un gouvernement moins pesant sera vraiment un gouvernement plus fort, et ça c’est pas le PQ qui nous l’offre, mais bien les deux autres. Et moi, les anglais, je les aime bien. Ce sont mes amis. Je n’ai rien à leur reprocher, ils ne me font pas peur, et je n’en suis pas jaloux. Alors ils peuvent bien voter pour qui ils veulent, ils ont ma bénédiction de toutes façons, et tant mieux pour les partis qui leur vendent une salade qu’ils sont prêts à acheter.
Ciao.

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