Le complexe de Cambronne - prise 2

26 janvier 2007 (17:46) | Québec, Politique | anglais

Les voies du Seigneur sont, paraît-il, impénétrables. Et tout agnostique que je sois devenu - j’ai raté la leçon où j’aurais compris pourquoi ma vérité révélée était meilleure que celle des autres - je ne me sens pas l’esprit plus pénétrant qu’à la belle époque où je fréquentais l’office dominical, mais alors là, pas une miette. (Si lecteurs hors-Québec il y a, ça veux dire pas pantoute, pas dans cent ans, pas pour cinq cennes, enfin, pas du tout quoi.) Par exemple, je ne saurais dire pourquoi, pendant les deux semaines où ce blogue sera resté au neutre pour cause de remise en question profonde et autres banalités, une autre histoire de sondage d’opinion est venue bousculer le Québec tout en me fournissant le prétexte idéal à la suite logique de mon dernier billet.

En fait, je ne peux vraiment pas m’empêcher de faire un parallèle entre la résistance au changement, sur le plan économique, qui s’exprimait dans le sondage CROP dont je parlais la dernière fois, et cet autre conservatisme, culturel maintenant, qui s’en sera donné à coeur joie pendant une pleine semaine d’hyper-convergence médiatico-populiste. Notez que je parle d’hyper-convergence parce que la convergence ordinaire, devenue l’étiquette conventionnelle pour parler de l’empire Québécor, s’est encore démultipliée à l’infini dans la quasi-totalité des classes médiatique et politique. Radio-Canada, Le Devoir, La Presse, les chefs de parti, les intellectuels et les blogues de toutes pointures, tout le monde y est allé jusqu’à plus soif: les Québécois sont-ils vraiment racistes? sont-ils trop laxistes? sont-ils simplement normaux? ne devrions-nous pas passer à autre chose? le débat a-t-il vraiment été fait? quel jeu les médias ou les sondeurs jouent-ils? Et re-belote. Pas plus fin que je suis, je vais même en remettre une couche.

Bien sûr, c’est un lieu commun de remarquer qu’on peut tirer toutes sortes de conclusions de ce genre de tempête dans un verre d’eau. Car sur le fond, c’est bien ce que c’est. La Une du Journal de Montréal, tendancieuse? B’en voyons… N’empêche, je compatis avec les collègues qui auront perdu quelques illusions en cours de route quant à notre légendaire ouverture d’esprit, mais le fait est que dans le même sondage où l’on se dit raciste, on répond dans une égale proportion que le racisme est un problème important dans notre société. Alors mollo sur le bouton panique. Mais à l’inverse, les acrobaties sémantiques qu’ont faites certains commentateurs pour défendre une sorte de xénophobie presque bon chic bon genre, comme si la peur de la différence devait être célébrée contre sa dégénérescence en racisme, ça m’apparaît au moins un tantinet complaisant. Après tout, l’ethnocentrisme que présuppose cette xénophobie n’implique-t-il pas en retour la croyance que l’étranger ait bien ce je-ne-sais-quoi de trop barbare pour qu’on s’accomode de son voisinage? Il y a donc aussi des limites à jouer sur les mots. Sans doute on peut être plus ou moins certain quant à l’infériorité ou la barbarie d’autrui, mais à moins de se considérer dangereux ou inférieur soi-même, j’aimerais bien qu’on m’explique pourquoi on pourrait avoir peur de quelqu’un dont on croit vraiment qu’il est aussi bien que nous?

Or voilà, ce n’est peut-être pas d’un autre en particulier dont nous ayons peur, autant que de sa variété, de son nombre, de ses propres conflits intérieurs, de sa capacité surtout d’écraser de tout son poids démographique, sans même le vouloir, comme un éléphant écrase une souris, notre propre désir d’exister. Non? En d’autres termes, ce serait moins la véritable différence de l’autre qui nous inquiète, que notre apparente impuissance (à nos yeux) à surnager dans le bouillon de cultures que célèbre la mondialisation. N’oublions pas, surtout, qu’on peut confondre des préoccupations bien différentes quant au pluralisme culturel: nous devons penser en effet aux gens d’origines diverses qui partagent déjà l’espace québécois avec sa majorité “pure laine”, mais aussi à tous ceux qui pourraient vouloir le partager dans un avenir plus ou moins rapproché, de même qu’à ceux dont nous aurons besoin pour continuer à développer notre société. Car si des difficultés existent déjà dans notre Québec assez homogène merci sur le plan de l’ethnicité, en dehors bien sûr des quelques quartiers vraiment multiculturels de Montréal, les immigrants à venir risquent encore bien plus de nous chatouiller le destin tranquille. Or tant l’offre que la demande d’immigration - excusez la terminologie d’économiste, mais c’est ce que je suis - iront croissantes, et c’est sans doute la crainte un peu exagérée de perdre le contrôle de ce processus qui commande cette apparente hystérie.

C’est pourquoi, comme je le disais tantôt, j’y vois une autre illustration de ce que j’ai appelé le complexe de Cambronne la dernière fois, et la métaphore qui me permet de faire le parallèle le plus facilement est celle d’une vague tellement forte qu’elle emporte tout sur son passage, une “déferlante” contre laquelle l’opposition est d’autant plus noble et méritoire que l’échec paraît inévitable. Merde! crient les hérauts du “modèle québécois” devant la déferlante néolibérale de la mondialisation. Re-merde! crient encore les défenseurs de 400 ans d’histoire du Québec devant la déferlante de l’immigration, qui mettrait tout autant en péril notre beau projet collectif. Que ces expressions fassent aussi écho, respectivement, aux populismes de la gauche et de la droite franco-française, qui s’étaient alliés pour refuser la constitution Européenne, n’est pas accidentel. J’y vois rigoureusement la même logique au travail: se refermer sur soi pour se défendre de la capacité d’autrui de rétrécir, par sa seule présence, l’espace des libertés existantes, comme si la liberté des uns ne pouvait s’exercer qu’aux dépens de celle des autres.

Pourtant, comme je le disais à propos des contraintes économiques réelles dont on semble, en majorité encore, ne rien vouloir savoir, et ça s’applique sans aucun doute à la nécessaire ouverture à l’immigration, il y a quelque chose de très sain dans le refus de se laisser imposer un programme auquel on n’a pas donné son assentiment. Ce peut être irréaliste, mais c’est une manière foncièrement humaine de respecter son propre libre-arbitre. D’autant que, nécessaires ou pas, des changements trop soudains, mal engagés ou mal compris impliquent toujours une part de souffrance réelle qu’on ne peut mesurer que si celle-ci a le droit de s’exprimer sans tabou. Mesurer la peur, c’est aussi mesurer l’importance des moyens qui manquent à ceux qui expriment cette peur, et qui les aideraient à mettre celle-ci en perspective.

Ce qui m’amène en fait à l’aspect qui me fascine le plus de toute cette histoire de sondages CROP et Léger Mktg, bien plus liée au phénomène de réflexion médiatique (au sens où un miroir réfléchit l’image de quelque chose) qui enrobe tout ça, phénomène auquel évidemment je participe ici-même. C’est qu’il y a bien une troisième déferlante il me semble, une troisième armée de Wellington intimant Cambronne de se rendre, et elle est peut-être encore plus fondamentale que les deux autres: c’est cette déferlante médiatique. Quand on est de gauche, la presse est à droite; quand on est de droite, c’est le contraire. Mais ce qu’on partage, c’est cette idée qu’il y a une sorte de conspiration du lavage des cerveaux qui interfère avec la saine délibération. Évidemment, la saine délibération du vrai peuple, c’est toujours celle qui arriverait aux mêmes conclusions que nous, privilégiés que nous sommes d’avoir lu les bons livres, d’avoir eu les bons profs, d’avoir touché à la vérité par la grâce des révélations de la Bible, du Capital ou de Zarathoustra. Mais comme les élites médiatiques, politiques, économiques sont des sortes de suppôts de Satan qui ne pensent qu’à leur intérêt et qui mentent à toutes ces pauvres brebis qui n’ont pas eu la chance d’être aussi éclairées que nous, alors on comprend que tout aille si mal dans le monde, évidemment…

Or le plus tordant, c’est quand les médias eux-mêmes jouent exactement le même jeu ridicule. Lisez Le Devoir (ici tiens) et La Presse (ici et encore ) de la semaine dernière: tout est de la faute à la convergence entre Québécor, Mario Dumont et les sondeurs; la semaine d’avant, c’était La Presse que le Devoir (ici encore) accusait de convergence avec CROP et les lucides. Que de larmes de crocodile pour le bon peuple manipulé… C’est fou comment vendre de la copie passe de fierté pour soi à péché chez son concurrent. Mais ça se pourrait-y que même les gros titres tendancieux du Journal de Mourial répondent à une demande qu’on méprise peut-être un peu vite? Pense-t-on vraiment que les gens qui regardent Loft Story sont des zombies?

À l’époque le père Péladeau défendait son sensationnalisme d’une manière, ma foi, assez solide: il avait répondu en entrevue, un moment donné, qu’il ne s’en excuserait certainement pas si sa une, avec un gros plan sur un tricycle écrasé dans une entrée de garage, faisait baisser la probabilité qu’un enfant meure par imprudence. Le fait est, il me semble, que le sensationnalisme, les grandes gueules et les lignes ouvertes à la radio, Loft Story et les autres formes de commérages ne font pas que tisser ce fond culturel sur lequel une certaine élite tente toujours de faire ressortir sa supériorité morale et intellectuelle, mais aussi que ces phénomènes permettent à tout le monde de mettre à l’épreuve la cohérence de leurs valeurs et de leurs croyances avec leurs émotions les plus immédiates, les plus à fleur de systèmes nerveux, celles qui guideront l’action quotidienne de chacun pour le meilleur ou pour le pire. Les uns sont fâchés parce que machin truc a menti à chose bine dans le dernier épisode à la mode; les autres, parce que les premiers ne sont pas fâchés pour les bonnes raisons. On ne fait jamais que juger son voisin, en dernière analyse, mais ce faisant, ou bien on se confirme nos propres repères culturels, ou bien on découvre une incohérence à réparer dans nos croyances, et c’est dans une autre émission, une autre conversation, un autre journal, qu’on trouvera la bonne clé pour ajuster nos jugements.

C’est dire combien notre rapport à la culture, aux médias, à la vie sociale est complétement intégré dans ce que nous sommes et vers quoi nous évoluons. Or cette même culture se représente pourtant à notre esprit comme le résultat d’une fracture, d’une division entre soi et le monde, entre le bien et le mal, les forts et les faibles, l’élite et le peuple, l’authentique et l’artificiel, api-tour-lour-lour. Ces catégories nous aident sans doute, en les simplifiant, à faire les choix qui nous apparaitront cohérents, mais le prix de cette simplification peut être assez élevé. La réalité des guerres, de la pauvreté extrême ou des chambres à gaz s’explique justement par cette capacité de la culture de transformer d’autres êtres humains en objets dont la souffrance est négligeable. Et c’est pas en remplaçant la croyance qu’une tribu est meilleure que l’autre par la croyance inverse, qu’on évolue beaucoup; c’est même le contraire en général.

Comment se fait-il donc, que contre toute logique qui nous permettrait de mieux nous adapter aux changements planétaires de tous ordres, on se paie le luxe de perpétuer cette peur tout-à-fait contre-productive à l’égard des gens riches ou des entrepreneurs, des nouveaux arrivants ou des journalistes? Et quand je dis qu’on la perpétue, je veux dire qu’on continue à la fois de la partager et de l’encourager, c’est-à-dire de se faire croire à nous-mêmes qu’elle est fondée, par producteurs d’exagération interposés, bien orientés qu’ils sont par nos dollars et nos choix de zappette. Tiens. Pourquoi fait-on confiance aux journalistes quand ils nous disent qu’on ne fait pas confiance aux journalistes? Sommes-nous des contradictions ambulantes ou si notre esprit critique est bel et bien capable de mettre les choses en perspective? Pourquoi nous ferions-nous accroire que nous sommes toujours les victimes de la démagogie des autres?

Laissez-moi donc faire écho, deux minutes, à un cadeau de Noël qu’un collègue blogueur a offert à ses lecteurs, dont je suis, malgré mes fortes divergences d’opinion, et que je remercie par la même occasion. Je ne connaissais pas l’historien américain Howard Zinn, mais après avoir reniflé quelques trucs à son sujet, je l’ai provisoirement mis dans le même tiroir que les Moore, Falardeau ou Chomsky, en attendant donc que quelqu’un me montre ma connerie. Mais ce que j’ai trouvé de plus intéressant, parce que ça reflète quelque chose de bien plus universel, c’est cette critique du maître-livre de Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, et parue dans la revue Dissent, qui n’est pas réputée pour être à droite. À la base, ce que son critique, Michael Kazin, reproche à cet ouvrage, c’est bien de réduire la complexité des différences idéologiques à un combat simpliste entre le bien, incarné par le pauvre peuple exploité, et le mal que représentent ses élites avides de fric et de pouvoir, et dont les organes de presse sont évidemment les esclaves consentants. Si j’y vais de la traduction libre d’un petit bout, ça donne ceci:

“Cette myopie cynique affecte un nombre alarmant de tenants de la gauche de nos jours. L’amertume (the gloom) de la défaite [contre les forces conservatrices depuis 1980] a obscurci le paysage de la politique réelle, qui a toujours mis en scène des conflits d’idéologies autant que d’intérêts, de la persuasion autant que de la compromission (buy-offs and sellouts). Zinn est féroce dans son évocation détaillée des outrages commis par les dirigeants Américains chez eux et dans le monde. Mais nulle part essaie-t-il sérieusement d’examiner pourquoi ces dirigeants continuent d’être élus, ou comment les réformes sociales et économiques ont amélioré des millions de vies, fût-ce au prix d’avoir nui à quelque appétit de masse pour un changement plus radical.”

Or ce genre de critique pourrait tout aussi bien être le fait d’un droitiste un peu réaliste à l’égard des idéologues patentés de sa propre famille politique, et pour lesquels toutes les souffrances sont méritées, sauf pour ceux qui pensent comme eux. Idem pour les fondamentalistes de tout acabit, qu’il s’agisse de défendre la pureté d’une culture ou la tolérance infinie. Et on se rend rapidement compte que ce genre de radicalisation intellectuelle occupe de plus en plus l’espace de notre belle politique-spectacle. En un sens, c’est juste une sorte de Loft Story qui se prend au sérieux. Le problème c’est que c’est un peu trop le même programme partout, et à force de caricaturer la vie aussi consensuellement, on perd de vraies occasions de mieux concilier des intérêts et des perspectives divergentes à l’avantage de tout le monde.

Pourquoi opposer, après tout, le multiculturalisme et l’intégration, alors que le métissage qui s’imposera de toutes façons pourrait être autrement mieux vécu si on se concentrait sur le partage d’une liberté culturelle décrispante, plutôt que de nous imposer à nous-mêmes un choix assez drabe merci entre plusieurs petits ghettos ou juste un grand? C’est qu’à force de se désennuyer à coup de différences forcées et caricaturales, on crée des déferlantes imaginaires qui nous font crier merde gratuitement. Cambronne au moins, il faisait vraiment face à la défaite. Pas nous. Faisons donc un effort, tout le monde, pour nous donner mutuellement les moyens de s’en rendre compte, au lieu de distribuer les blâmes pour l’ignorance des uns ou l’indifférence des autres. Non?

Remarquez, on peut bien continuer comme ça, aussi. Les Chinois ont bien le droit d’améliorer leur sort, et nos petites chicanes théâtrales d’Occidentaux blasés, au fond, ça leur donne probablement un avantage comparatif. Dommage qu’au bout de la ligne ce soient toujours les plus mal pris, chez nous, qui en fassent les frais. Peut-être que ça nous dérange pas tant que ça, finalement. Sais pas. C’est trop mystérieux pour ma petite tête.

À plus.

Commentaires

Pingback de Gauche floue » Les accommodements raisonnables, puisqu’il le faut
Date: 28 octobre 2007, 2:27

[…] doute ici dans la ré-interprétation un peu psycho-pop, je l’avoue bien humblement, de ce complexe de Cambronne dont je proposais l’hypothèse à propos des sondages du début de l’année, mesurant […]

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