Lecture intelligente 101: les coins ronds de Cornellier

8 janvier 2007 (12:24) | Canada, Québec, Politique | anglais

Bon, je l’admet d’emblée, Louis Cornellier, assigné à la couverture des essais québécois au Devoir, m’exaspère profondément. Capable d’être à la fois respectueux et critique, l’homme fait preuve d’une intelligence qui sue la sincérité et le dévouement à plus grand que lui-même, et c’est bien ce qui nous le rend rapidement sympathique. Par contre, ce qui rend le chroniqueur, professeur au collégial par-dessus le marché, si agaçant, c’est qu’on se heurte tout aussi rapidement avec lui, au noyau dur d’une perspective fermement ancrée dans une sorte de théologie de la libération dénuée de toute autocritique, et obsédée par la figure des vendeurs du temple, dont le caractère de repoussoir moral donne sa vraie structure à la “communauté de regard” dont Cornellier se fait le porte-parole.

Il n’est pas seul, en effet. Il y a même à cet égard un certain consensus chez une portion importante de notre élite intellectuelle, qu’on retrouve aussi beaucoup chez nos cousins français d’ailleurs, et dont on aura sans doute hérité ensemble, à partir d’un Malebranche rejettant la morale provisoire de Descartes (comme quoi la “spécificité nationale” n’a certainement rien à y voir), puis avec le Rousseau du noble sauvage et ses avatars romantico-idéalistes post-révolutionnaires, et jusque dans une conception des sciences sociales qu’on retrouve encore ici, par exemple, dans une part non-négligeable de la sociologie d’un Fernand Dumont, et plus encore de ses émules contemporains. Il suffisait en cours de route de prendre prétexte des succès impériaux d’anglo-saxons bien servis par une insularité qui les condamnait à l’efficacité si bêtement marchande, pour nous peindre nous-mêmes par compensation dans le coin d’un raffinement moral et spirituel qui ne se laisserait pas assimiler par ces barbares individualistes.

Au risque (sic) de caricaturer, mais il faut parfois dire les choses crûment, je parle donc de cette mélasse idéologique, appelant à vénèrer ce sur-moi national-prolétarien-spirituel qui doit un jour transfigurer chez nous, au grand soir de la libération du joug anglo-capitaliste-inculte, nos petits corps temporels et individualisés, ces masses de chairs si faibles que nous sommes devant le pouvoir, l’argent et les femmes (voir le Concombre Masqué: Comment devenir maître du monde). Bien sûr ce serait faire le dos bien large à ce cher Cornellier, que de l’associer à l’ensemble des manifestations de ce manichéisme moderne. À plus d’une occasion, dans sa défense notamment du réformisme politique et religieux, et plus encore par le respect qu’il exige même de ses alliés idéologiques, à l’égard de l’humanité de leurs adversaires intellectuels communs, il a fait preuve d’une cohérence et d’une sophistication qui le détache de la meute ordinaire de nos collectivistes dogmatiques, et c’est tout à son honneur. Mais ses papiers entachés d’anti-économisme primaire, à l’égard par exemple des ouvrages des Dubuc, Elgrably et Lamontagne au printemps dernier, et plus généralement sa négligence par trop opportune à reconnaître aussi l’idéologie là où ses préférences le guident, sont d’une innocence - au sens péjoratif, j’en ai bien peur - à pleurer.

Or si j’ai choisi pour objet de la premières note de lecture de ce blogue, cette plaquette qu’il faisait paraître en 2005 traitant des médias francophones d’ici, Lire le Québec au quotidien, c’est pour deux raisons bien distinctes. Que son auteur s’enlise trop souvent dans les réflexes intellectuels dont il faudrait précisément apprendre à mieux nous méfier n’est que la première. L’autre est que, non seulement suis-je en parfait accord avec la motivation de cet ouvrage, fort bien résumée dans sa conclusion, mais qu’il s’agit là du point de départ obligé de tout élargissement subséquent - et de son prolongement dans l’action - d’une réflexion qui ambitionne d’être pertinente pour notre monde concret, ici et maintenant, ambition que votre serviteur et son blogue partagent, évidemment.

“La lecture du journal quotidien donne, en effet, à celui qui s’y adonne, une prise sur le monde que rien d’autre ne saurait lui fournir, en suscitant sa curiosité dans tous les azimuts et en lui rappelant qu’il n’appartient qu’à lui de devenir acteur de l’histoire du monde en marche.” (p.159)

C’est pourquoi Cornellier a voulu faire oeuvre utile en offrant des repères au lecteur de journal soucieux d’y trouver son compte, y compris au bénéfice des collégiens dont il ambitionne sans doute d’élargir les perspectives. En surface d’ailleurs, le projet est fort bien mené. Ce qu’on aurait voulu voir développé davantage, quant à l’importance par exemple d’aller au-delà des médias francophones tout comme celle de multiplier les points de vue critiques, ne justifie que des réserves tout-à-fait mineures, dans le contexte d’une proposition qui gagne en pertinence et en efficacité en évitant des approfondissements disponibles ailleurs de toutes façons. On peut aussi se demander si les promesses et les dangers de l’Internet ne justifieraient pas un nouveau chapitre dans une éventuelle mise à jour.

Mais ce qui importe sur le fond reste sans conteste de pouvoir fournir des pistes qui éclairent plutôt qu’elles n’obscurcissent l’exercice, et Cornellier ne remplit ce mandat qu’en partie. Sa défense de nos quotidiens francophones, qui sont bien sûr d’une aussi grande qualité que ce qui fait partout ailleurs, est tout-à-fait bienvenue en introduction, et sa présentation des principes qui doivent en guider la lecture, sa description des genres journalistiques, son illustration enfin de quelques débats de fond quant au rôle des médias et à un certain idéal d’objectivité constituent en effet, à un bémol près, une solide première partie. À un bémol près donc, et pas des moindres, car si le ver que je lui reproche est déjà dans la pomme lorsque vient le temps par la suite de faire le tour de nos journaux et de leurs principaux collaborateurs, c’est qu’il a déjà établi sa “communauté de regard” (p.26) avec une culture dont la clé idéologique est l’attribution au commerce, comme à l’intérêt privé, d’une essence intrinsèquement corruptrice. En effet, et malgré que Cornellier se donne parfois la peine de marquer la “relativité” de ses propres jugements, autant que des contraintes commerciales qui affectent le travail des journalistes, évitant ainsi de tomber dans la même “outrance critique” (p.47) qu’il reproche notamment à un Chomsky, l’accumulation de points de vue sensibles aux influences négatives de ces contraintes sur la crédibilité des médias (toutes les analyses présentées, des Bourgault, Cardinal et Gingras vont toutes dans le même sens) ne laisse nulle part soupçonner que la concurrence commerciale puisse avoir quelque effet bénéfique pour la liberté d’expression comme pour les lecteurs.

Et c’est là que les choses se gâtent. C’est sans surprise en effet, que le portrait qu’il brossera par la suite de notre industrie journalistique soit aussi complaisant à l’égard d’un Devoir dont la supériorité morale découlerait naturellement de sa simplicité volontaire, pendant que les scribouilleurs de ses concurrents se feraient les complices d’une presse orientée par les intérêts nébuleux de leurs propriétaires richissimes, au détriment bien sûr, d’un intérêt public que le lecteur doit d’emblée comprendre de la même façon que Cornellier, puisque celui-ci ne se donne certainement pas la peine d’en expliciter la signification, ne fût-ce que dans sa perspective toute subjective.

Or lorsqu’on “revendique sans gêne le statut de commentateur à la fois subjectif et honnête” (p.72), le moins qu’on puisse faire, comme le préconisait l’institutionnaliste Gunnär Myrdal, c’est de clarifier d’entrée de jeu ses propres présupposés normatifs, ce que Cornellier ne fait nulle part dans son livre. Il ne suffit ni d’admettre sa subjectivité ni de reconnaître ses accointances, mais il faut pouvoir identifier clairement les croyances spécifiques qui nous engagent dans une perspective plutôt que dans une autre. Si l’on s’imagine qu’on n’a qu’à dire qu’on est pour la justice et la liberté, ou contre l’efficacité à tout prix, on n’aura pas tellement fait mieux que le “gros bon sens” dont on dénonce le populisme ou la démagogie chez nos adversaires. Les rapports entre ces concepts sont loin d’être simples, et attaquer chez l’autre la tournure de coins ronds sans se soucier de ses propres raccourcis intellectuels, constitue une bien étrange façon d’encourager le véritable esprit critique.

On objectera que Cornellier s’efforce de reconnaître les qualités voire la valeur de plusieurs plumes qui néanmoins l’irritent, et qu’il ne fait guère de cachette de ses propres sympathies. Or précisément, si l’exercice y gagne en crédibilité, c’est bien ce qui fait l’efficacité du piège qui guette le novice, alors même que l’auteur l’entoure de ses bonnes intentions. Voyons l’astuce. Chez l’adversaire, la motivation est explicite: c’est l’argent qui le mène, et qui prive du coup son opinion de valeur intrinsèque. Mais chez le souverainiste social-démocrate qui ne se justifie que par contraste avec le premier, ou bien le biais n’est dû qu’à son emploi au “seul vrai quotidien indépendant du Québec” (p.128), ou bien par défaut il est à mettre au compte de sa propre indépendance d’esprit, dont témoignerait son apparente ouverture intellectuelle. Le problème alors n’est pas d’identifier l’idéologie qui peut se cacher sous le discours journalistique, bien sûr, mais de le faire en évitant soigneusement de clarifier son propre point de référence, comme si une “communauté de regard” suffisait à fonder la pertinence du regard lui-même. N’est-ce pas la moindre des choses au contraire, que d’énoncer clairement les termes d’un débat à propos duquel il reste légitime de prendre position par la suite?

Le reproche que je fais à l’auteur est d’ailleurs d’autant plus crucial qu’il adresse son livre à ceux qui ont besoin des “outils nécessaires à une lecture intelligente”(p.11), notamment les étudiants, à un moment d’ailleurs où les initiatives propagandistes à leur endroit se multiplient. Car c’est un paradoxe de taille que de se donner pour tâche d’équiper le sens critique en même temps qu’on en restreint la portée. Il faut bien comprendre le caractère éminemment anti-socratique de l’idée qu’une vision des choses puisse être discréditée d’emblée du fait même des intérêts qu’elle sert. Sans aucun doute les mécanismes décisionnels affectant la vie des gens requièrent-ils des mesures efficaces de contrôle des conflits d’intérêts, et il est aussi valable et nécessaire de reconnaître que la position socio-économique d’un locuteur est susceptible d’affecter ses choix argumentaires et rhétoriques. Il ne doit pourtant d’aucune façon en découler ce préjugé tout-à-fait réducteur selon lequel la présence d’un conflit d’intérêts détermine a priori la validité et la pertinence de ces choix, de même qu’elle affecterait comme par magie noire la capacité du lecteur de séparer le bon grain de l’ivraie. Sans compter que l’analyse des conflits d’intérêts prétextés reste elle-même assez courte merci, et surtout à sens unique.

On peut d’ailleurs subsumer sous cette même confusion les attitudes d’une certaine gauche-caviar à l’égard de la publicité commerciale en général, autant que les dénonciations de Cornellier et des auteurs qu’il endosse à l’égard de la convergence chez Québécor ou du supposé populisme du “gros bon sens” du groupe Gesca. Le discours publicitaire, en effet, a pour caractéristique de magnifier les avantages du produit qu’il représente et d’en minimiser les inconvénients. D’accord. C’est donc au destinataire du message qu’il revient alors d’obtenir l’information restaurant l’équilibre de la perspective. Mais de ce que cette responsabilité puisse être parfois ou même souvent trop exigeante, on ne peut inférer qu’elle le soit au point d’éroder l’esprit critique même, sans du coup rendre futile toute tentative réelle d’outiller celui-ci. Si l’on croit utile une telle entreprise, c’est qu’on impute au contraire au lecteur le pouvoir de reconnaître aussi bien les bons arguments des gens riches et les mauvais chez ceux qui le sont moins. Ce n’est pas l’autorité de qui argumente d’un côté ou de l’autre d’une question qui importe, c’est la confiance qu’on porte en soi de pouvoir juger des arguments eux-mêmes. Le seul travail de mise en garde qui s’impose alors est celui qui consiste à montrer les sous-entendus cachés de tous les côtés des débats idéologiques. C’est même se rendre précisément coupable de ce contre quoi l’on veut prévenir le novice, que de lui laisser croire que nos sympathies se passent de justification, alors même qu’on disqualifie celles des autres pour cause de mystification présumée.

Lire le Québec au quotidien est en ce sens une excellente illustration des préjugés et des stratégies rhétoriques d’une certaine élite d’ici, utile surtout pour le lecteur déjà rompu au débusquement des idées reçues, et cachées derrière l’écran trop familier de la supériorité morale et culturelle de celui qui n’a pas à s’expliquer. C’est dans la même mesure pourtant que l’intention pédagogique de Cornellier, après un départ pourtant prometteur, rate sa cible au final, en invitant de fait son lecteur, non pas à en appeler à sa propre capacité critique pour neutraliser les pièges rhétoriques de l’idéologie, mais à s’en remettre plutôt à la crédibilité maternante d’une “communauté de regard” qui s’auto-congratule ad nauseam, et dont les phares sont évidemment Le Devoir et le Monde diplo. Alors ça vaut ce que ça vaut. D’autant qu’en prime, ça laisse croire aux vendeurs des autres salades qu’ils peuvent bien continuer à jouer le même jeu, parce qu’après tout, tout le monde le fait.

 

Commentaires

Comment de Daniel Laprès
Date: 8 janvier 2007, 3:47

Salut Yvan,

Une anecdote révélatrice au sujet de Louis Cornellier:

À l’automne 2002, le philosophe Michel Morin (un autre prof de Cégep) publie un essai intitulé “Vertige! et autres essais a-politiques (éd. Les Herbes Rouges). Je dois dire d’emblée que Morin a un style d’écriture pas toujours facile à lire. Je l’aime bien toutefois, malgré les boîtes de Tylenol qu’il me force à prendre lorsque je le lis. Cornellier, dans Le Devoir, fait l’éloge de ce livre très difficile à lire (peut-être le plus difficile des ouvrages de Morin) qui traite de questions morales, existentielles et philosophiques de notre époque, sans toucher en rien à la sacro-sainte “Question Nationale”.

À l’automne 2004, le même Michel Morin publie un nouveau livre, “L’identité fuyante” (toujours aux éd. Les Herbes Rouges). Cette fois-ci, il aborde de front la “Question Nationale” et il démolit plusieurs des arguments dits “souverainistes” et questionne la pertinence du nationalisme. Je précise que ce livre est bien plus facile à lire que le précédent, et m’a coûté bien moins cher en Tylénol. Or, Cornellier, Ô surprise!, démolit littéralement le livre, en insistant moins sur les idées qui y sont présentées que sur le caractère illisible, selon lui, de l’écriture de Morin. En quelque sorte, Cornellier disait: “Ne perdez pas de temps à lire ce livre, il n’y a rien à y comprendre tellement l’auteur écrit mal”.

Quand j’ai lu ça, me souvenant des éloges de Cornellier pour l’ouvrage précédent de Morin, j’avais senti un fumet de censure de la part de Cornellier, qui me rappelait nos curés d’antan lorsqu’ils nous interdisaient de lire certains ouvrages trop sulfureux au goût de la Sainte Église. Bien entendu, Cornellier ne le disait pas explicitement, mais en disant aux lecteurs potentiels de ne pas se donner la peine de chercher à lire un ouvrage “illisible” et “incompréhensible”, il en décourageait certainement un bon nombre à mettre la main sur ce livre de Morin. Ce qui est une manière bien subtile mais insidieuse de censurer un ouvrage.

J’ai tenté tout-à-l’heure de retracer les deux articles de Cornellier sur ces livres, mais les archives électroniques du Devoir sont devenues payantes. J’irai donc à la BNQ pour les retrouver dans les microfilms, car il vaudrait bien la peine de les comparer dans le texte. Je te les enverrai.

Comment de Yvan St-Pierre
Date: 8 janvier 2007, 5:38

Salut Daniel,

Ce dont tu me parles ne me surprend guère. Cependant, dans son travail de chroniqueur, je veux bien lui laisser ses tics et ses obsessions. C’est comme quand on lit les chroniques de musique classique d’un Gingras, ou d’un Homier-Roy quant il commentait le cinéma. Une fois qu’on a appris à connaître la manière de penser des gens qu’on lit ou qu’on écoute, on développe nous-mêmes les réflexes de lecture appropriés. Quand je parle de l’anti-économisme primaire de Cornellier, je ne te dis pas les aberrations qu’il a pu écrire dans ses chroniques. Mais on ne lit quand même pas Le Devoir pour se faire expliquer l’économie. Pour conforter ses mythologies, d’accord, mais alors le mal était déjà fait. Quoiqu’il arrive à Sansfaçon d’être assez rigoureux avec nos copains socialistes qui s’imaginent que l’argent pousse dans les arbres. C’est toujours bien ça.

Non, ce qui m’inquiète bien plus en fait, c’est le caractère de “manuel d’introduction” du livre dont je parle ici et sa manière de travestir l’intention formatrice qu’il revendique. Les professeurs de CEGEP enseignent à des jeunes de 17-18 ans dont ils pourraient bien être, dans certains cas, la plus importante influence intellectuelle. Ils ont bien le droit de faire les choix pédagogiques qu’ils veulent, mais c’est contraire à l’éthique élémentaire de l’enseignement, il me semble, que de dire à quelqu’un qu’il faut distinguer l’information et l’opinion, et de lui faire passer ensuite son opinion pour de l’évidence, en n’exposant tout simplement pas les arguments contraires. Or on peut difficilement plaider l’ignorance lorsqu’on prétend enseigner. Et sans l’ignorance, j’ai bien peur qu’il ne reste que la malhonnêteté intellectuelle ou le fanatisme, c’est au choix. À moins qu’on reconnaisse humblement ses limites au départ, et qu’on se contente de parler de ce qu’on comprend.

Je pense simplement que la société doit exiger encore plus de rigueur intellectuelle de ses enseignants que des chroniqueurs de journaux dont les opinions, au moins, se font concurrence. Entre-temps j’apprécie beaucoup les références que tu me proposes.

Ciao, et bonne année encore !

Commentez cet article, ou insérez un lien (trackback) de votre propre site.