La politique des artistes québécois: saine ou archi-saine?

19 décembre 2006 (11:50) | Québec, Politique | anglais

Dimanche soir, l’acteur Marc Béland a terminé ses remerciements pour le Masque du meilleur comédien en lançant un “qu’est-ce qu’on attend pour se faire un pays?” chaudement applaudi, me laissant du coup quelque peu inconfortable, voire inquiet. Moins en tant que fédéraliste qu’en tant que Québécois d’ailleurs. En fait, mon inquiétude tient à l’état de la question nationale dans ce domaine particulier du discours public qu’occupent les personnalités qui forment le matériau vivant de notre culture, un domaine dont on attendrait, à tort ou à raison, qu’il offre un espace hors-censure, hors-partisannerie, hors-programme, à des questionnements citoyens qui toucheraient la même humanité, et tendraient autant à l’universel que le font les thèmes éternels de la littérature et de l’art en général: l’amour, la mort, le déchirement, le dépassement de soi vers l’altérité. Et pourtant…

Sans doute cette question, cette inquiétude, renvoie-t-elle à une culture construite sur une volonté collective de survivance, encore et toujours elle, marquée par une appartenance qu’on présume salvatrice, à un terroir catholique rassurant par sa prévisibilité même, je ne sais trop, et je ne veux pas trop me perdre non plus en spéculations supplémentaires sur un passé déjà hyper-spéculé, magnifié dans sa quasi-essence paradoxale de prison libératrice. Toujours est-il qu’il n’est pas nouveau que les artistes québécois qui se permettent de prendre la parole publique sur les questions politiques - et outre la souveraineté du Québec, le rejet du paradigme marchand en est un corollaire, dirait-on, presque obligé - le fassent dans une quasi-unanimité dont, il me semble, on doit pouvoir s’inquiéter.

En ce sens, si l’intervention en question à la Soirée des Masques m’a parue d’autant plus troublante, c’est qu’elle reflète l’extension de cette quasi-unanimité bien au-delà des traditionnelles sous-cultures politiques hyper-nationalistes. Marc Béland est un exemple patent, pour moi, de la rigueur rebelle que requiert l’art au sens le plus noble de ce qui nous tire vers ce que nous avons de plus propre à notre être-humain: le sens d’un réel qu’il faut percevoir toujours par-delà ses limites, pour parvenir à repousser celles-ci dans les ultimes recoins du possible. Or le “qu’est-ce qu’on attend?” de l’acteur-danseur moderne et tourmenté qui veut révéler les profondeurs de l’humanité par sa vocation même, a plutôt produit en moi, d’emblée, un effet de contrepoint. Il m’a rappelé combien un René-Daniel Dubois fait là figure d’exception si solitaire, il m’a rappelé l’efficacité des rappels à l’ordre des Michel Tremblay et des Robert Lepage, il m’a rappelé Gilles Vigneault jugeant de bien haut tous ces québécois qui s’inquiètent du sort de leurs petites oranges…

Maintenant, ce n’est ni l’argumentaire moraliste ni le tricotage serré du nationalisme artistique qui constituent en soi le coeur de mon inquiétude. Ces phénomènes s’expliquent sans doute sans trop de difficulté. D’une part, le marché de la grande majorité des artistes québécois partage globalement ce genre de point de vue, alors on peut certainement vouloir dans une certaine mesure ménager la main qui nous nourrit. D’autre part, l’imaginaire victimaire typique demeure à la fois un creuset fertile pour notre riche culture de la nation absente, du père parti bûcher, de la mère trop occupée, et une toile de fond idéale pour dénoncer d’avance toute trahison appréhendée, au nom de quelque dignité métaphysique, responsabilité collective ou autre normalité méritoire. Mais ce qui m’inquiète en fait, c’est plutôt le côté pile de la même pièce: l’absence de contre-discours, étant donné justement les limites des considérations tout juste évoquées. L’artiste en tant qu’artiste, s’il faut l’appeler par son nom et à supposer qu’il soit quelque part tapi dans un coin de notre conscience collective, peut-il vraiment, existentiellement, être en paix avec un tel conformisme?

Il ne s’agit évidemment pas de juger de la légitimité des opinions des individus qui se commettent ainsi. La démocratie ne doit tolérer aucune censure des idées, autrement que pour se protéger de celle-ci. Il est d’ailleurs très sain que les artistes, dans une société, prennent position politique, et il ne faut pas se surprendre de les retrouver plus souvent du côté de l’expérimentation, de la recherche d’idéaux et de chemins moins fréquentés, donc plus à gauche qu’à doite, plus verts que bruns, plus ouverts que fermés. Or c’est justement l’absence relative de voix, au sein de la communauté artistique québécoise toujours, qui reflèteraient d’autre points de vue que ce confortable unanimisme pro-souveraineté, qui me trouble. Il est là mon problème. Je ne m’en inquiète pas au sens où André Pratte le faisait dans La Presse il y a quelques mois, en tant que fédéraliste, d’une carence de voix crédibles qui soient favorables à cette option. Enfin, ça m’inquiète un peu aussi, mais ce n’est pas mon propos ici. Je m’inquiète surtout de ce que les figures de notre culture nationale reflète de façon tout-à-fait déséquilibrée la réalité des aspirations de l’ensemble des québécois, non pas seulement pour appuyer des positions relativement plus progressistes que la moyenne, mais bien pour censurer littéralement, au sein même de l’imaginaire collectif, toute conception de notre être-ensemble qui voudrait s’extirper de l’ornière étatiste-nationaliste.

Ma position politique, j’en conviens, me rend certainement plus sensible à cette situation, mais je recevrais avec autant d’intérêt le questionnement inverse dans le cas contraire. Au fond, lorsqu’un peuple est déchiré en deux sur son avenir, il y a là matière réelle à se reconnaître dans ce que nous sommes, à reconnaître la dignité même de nos propres conflits intérieurs, il y a précisément ce matériau du tragique qui permet de prendre la mesure des limites et des pouvoirs de l’existence, avec en contrepartie toute la beauté d’un accord ainsi tendu et instable avec soi. Mais pourquoi voudrait-on toujours, y compris dans l’avant-garde même de notre culture, aseptiser cette réalité, la réduire à une caricature d’elle-même, où la solution du dilemme est à ce point évidemment désirable qu’on ne puisse qu’avoir pitié ou mépris (ce qui revient au même) pour ceux et celles qui pensent autrement? N’y a-t-il pas contradiction certaine entre le sens émancipatoire, d’une part, de la démarche artistique même et des valeurs qui y sont associées, l’ouverture d’esprit, l’accueil de l’incompréhensible, de l’indicible, et d’autre part, le rejet sans nuance d’un dilemme réel entre des loyautés problématiques et ce, au nom toujours d’une nouvelle vérité révélée, d’un nouveau puritanisme idéologique?

À l’heure où notre rapport au religieux commence d’ailleurs à nous interpeller, notamment dans la manière de nous rapporter à d’autres cultures et traditions, comment se fait-il que personne n’ose s’interroger sur l’espèce de chauvinisme mou qui nous tient lieu de conscience nationale jusque dans le discours de notre avant-garde artistique? Pourquoi nos propres élites ont-elles si peur de ce que nous sommes, de notre propre complexité? N’est-ce pas là une sorte d’échec culturel, lorsqu’une société s’accomode d’un tel conformisme?

Commentaires

Comment de Daniel Laprès
Date: 20 décembre 2006, 8:57

Salut mon cher!

Nous nous sommes croisés dans un café lors du congrès au leadership du PLC, avec mon ami David Simard, originaire du Manitoba. Nous étions partisans de Bob Rae, tout comme toi si je me souviens bien…

J’apprécie beaucoup ton texte, qui nous parle en quelque sorte de ce certain conformisme qui prévaut dans les milieux artistiques de chez nous. Il y a là toute une réflexion à faire, c’est vrai. Bien entendu, je n’ai rien contre le fait que Béland ou d’autres s’affichent. Mais le fait que quiconque parmi les artistes ose poser des questions sur le projet indépendantiste se fait taper dessus (Tremblay et Lepage par exemple) a de quoi inquiéter. René-Daniel Dubois, lui, ne veut plus rien savoir de S’exprimer là-dessus parce qu’il s’est fait littéralement calomnier suite à sa prise de position au milieu des années 90. Il est donc muselé. Si un artiste se disait carrément fédéraliste, alors sa carrière serait foutue, probablement. Il y a quelque chose de malsain là-dedans, sur le plan démocratique.

En tout cas, je t’invite à lire le livre du poète François Charron, “La passion d’autonomie” (éd. Les Herbes Rouges, 1997), qui traite en profondeur de ce conformisme des milieux artistique et intellectuel québécois et qui pose un diagnostic juste. (Lui aussi s’est fait taper dessus, évidemment). Et aussi, “La Peur”, de Jean-Charles Harvey (éd. Boréal), dans lequel tu n’as qu’à changer le mot “cléricalisme” par “nationalisme” pour comprendre qu’on est au Québec dans le même pattern qu’au milieu des années quarante.

Au plaisir, et joyeuses fêtes.

Daniel

Comment de Yvan St-Pierre
Date: 21 décembre 2006, 8:07

Merci pour les suggestions, Daniel. Ça fait plaisir de te retrouver! Et de joyeuses fêtes à toi aussi.

Comment de Etienne Goulet
Date: 24 décembre 2006, 4:07

J’ai découvert votre blogue en cherchant des articles sur la gauche au Québec. Et c’est une belle découverte. Je pense que vous décrivez parfaitement le phénomène du conformisme politique des artistes dans cet article. C’est un phénomène qui m’exaspère de plus en plus et je suis rassuré de voir que je ne suis pas le seul qui s’en préoccupe.

Je suis un cinéaste débutant et donc plutôt anonyme. Mais si j’ai choisi ce domaine, c’est que j’aspire à pouvoir m’exprimer. Et un cinéaste ne s’exprime pas seulement par son médium. D’autres occasions lui sont offertes, ne serait-ce qu’en entrevue. Or je me demande parfois si on peut survivre dans ce milieu sans céder au conformisme que vous décrivez si bien ici.

Après avoir entendu la remarque de Gilles Vigneault sur les oranges, j’avais envie d’écrire un article sur mon blogue au sujet des opinions politiques des artistes. Mais votre excellente analyse reflète fort bien ma pensée. Je vais donc inviter mes visiteurs à lire votre article (et votre blogue par le fait même).

Comment de Yvan St-Pierre
Date: 25 décembre 2006, 2:06

Merci de vos bons mots. Ceci dit, il serait dommage qu’on en vienne à croire qu’il est impossible de survivre dans le domaine culturel sans adhérer aux idées reçues. Le Québec est certainement une société assez ouverte pour accueillir des positions différentes, y compris chez ses artistes. Mais l’analogie qui me vient à l’esprit, c’est le fameux plafond de verre qui restreint l’accès des femmes aux postes de haute responsabilité, toutes choses égales par ailleurs. Dans ce cas comme dans celui des “dissidents”, il y a un prix à payer pour ne pas faire partie du “old boys club”. On peut réussir, sans doute, mais il aura fallu combattre bien des résistances en route.

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