Le retour en grâce du « Québec-bashing »: jusqu’où ira l’extravagance?

14 avril 2008 (09:44) | Canada, Politique, Québec | 4 commentaires | anglais

Plus tôt ce mois-ci, le ministre fédéral Jean-Pierre Blackburn s’est laissé aller à spéculer quant à l’ouverture possible d’un gouvernement conservateur majoritaire eu égard à d’éventuelles révisions constitutionnelles. Quels qu’en aient été les motifs stratégiques, ses commentaires ont généré un nouveau mouvement d’intolérance dans les médias anglophones, et notamment dans la blogosphère Libérale. Certes, j’ai pu trouver certaines discussions constructives, mais l’hostilité ouverte de trop de nos compatriotes reste à mon avis particulièrement troublante et ce, bien au-delà d’une frustration compréhensible – et partagée ici, même si c’est pour des raisons quelque peu différentes – vis-à-vis donc d’un contentieux Québec-Canada qui revient constamment hanter la scène politique, comme une épée de Damoclès qu’on voudrait tous pouvoir oublier. Je ne saisis absolument pas, tout particulièrement, comment il a pu devenir acceptable dans la discussion publique de langue anglaise, d’utiliser un terme comme « appaisement » à l’égard du nationalisme québécois. Il faut tout de même garder à l’esprit à quel point ce mot est lourdement connoté, renvoyant aux images des camps de la mort du régime Nazi ainsi qu’à celles, notamment depuis le 11 septembre 2001, des attentats terroristes les plus meurtriers. Sans doute sommes-nous plutôt mal placés pour donner des leçons de politesse, compte tenu de l’interprétation que beaucoup d’entre nous font encore des vieux conflits d’il y a deux siècles et demi, mais ça n’excuse en rien une telle inflation verbale.

Deux « Libloggers » ayant utilisé ce terme auront ainsi retenu mon attention, le premier étant à ce point exaspéré par ceux qu’il étiquette comme les « nationalistes mous » du Québec qu’il s’est même permis d’en remettre en comparant directement Brian Mulroney à Lord Chamberlain, premier ministre britannique qu’avec raison cette fois, l’histoire a jugé très sévèrement pour sa complaisance envers le régime d’Hitler. Or l’essentiel de la position du blogueur en question, David Graham – à savoir qu’il n’y ait pas de place en ce pays, somme toute, pour les nationalistes du Québec – est non seulement appuyé dans une autre discussion, ici, par un collègue qui partage apparemment son radicalisme (Lord Kitchener’ Own est son pseudo), mais celui-ci suggère même que cette attitude serait bel et bien représentative de l’état d’esprit majoritaire hors-Québec. Quelle tristesse, et combien plus triste encore si ce devait être le cas. De nouveau, dans un commentaire fait ici cette fois, un troisième blogueur (Big City Lib) en rajoutait à sa façon en suggérant que les comportements indignes qu’on avait observés à Belleville en des temps plus houleux, voire même les incantations guerrières des Réformistes les plus acharnés, n’étaient en fait que des manifestations extrêmes de sentiments tout-à-fait répandus dans une population plutôt modérée à d’autres égards, comme si cela devait rendre en soi de tels sentiments plus excusables.

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Un vote de plus

1 avril 2008 (11:08) | Canada, Politique, Québec | 2 commentaires | anglais

Un peu de politique fédérale maintenant. Croyez-le ou non, j’ai finalement décidé de voter pour mon propre parti aux prochaines élections, quoique j’espère tout de même qu’entre-temps le Québec-bashing ne prendra pas plus de galon qu’il en a déjà au parti. J’ai été particulièrement déçu, je l’avoue, par l’absence quasi-totale de réflexion critique à cet égard depuis le congrès à la chefferie, mais je dois au moins créditer Monsieur Dion pour avoir su éviter pendant ce temps d’approfondir l’incompréhension mutuelle entre nos deux communautés linguistiques, une incompréhension qui érode tant l’unité de notre parti que de notre pays (de ce qu’il en reste en tous cas) depuis l’époque Trudeau-Lévesque. On ne peut certainement pas non plus le tenir responsable de ce qu’une majorité de Canadiens répugne à ressasser les vieilles histoires constitutionnelles. Pourtant, il est un peu ironique que j’aie signé un Manifeste visant à promouvoir le « courant libéral » au Québec, il y a quelques mois, et qu’il n’y a pas même une semaine, je me demandais surtout si j’allais voter Bloc ou Conservateur aux élections fédérales.

Évidemment, un retournement de ma veste d’électeur ne changerait strictement rien au score de mon comté de toutes façons, pourtant ce genre d’hésitation ne peut que traduire une sorte de déloyauté aux yeux de plusieurs. Or je ne peux concevoir de vraie loyauté qui permettrait cette sorte de malhonnêteté envers soi-même que requiert l’aquiescement a priori à toutes les positions d’un chef, quelqu’il soit d’ailleurs. Mais je clarifie tout de suite ma position vis-à-vis du chef actuel: je suis plutôt satisfait du leadership de Monsieur Dion, et je ne dis pas ça parce que j’espère que ça ne durera pas, et que j’aurai eu l’air loyal entre-temps. Si l’on devait perdre ces prochaines élections, ce serait à mon avis une grave erreur de provoquer, voire même d’espérer son remplacement. À moins que je ne m’abuse, la réconciliation du Canada de Stéphane Dion avec le Québec est exactement la tâche que nous, Libéraux, devrions prendre beaucoup plus au sérieux que nous ne le faisons en ce moment, une tâche de longue haleine néanmoins, qui prendra bien plus de temps que ce que semblent espérer encore trop de nos compatriotes anglophones.

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L’économie autrement? Mais encore?

16 février 2008 (17:18) | Économie | 2 commentaires

C’est en effet ce papier, publié il y a tout juste une semaine dans la page Idées du Devoir, qui me fait revenir ici, après une autre de mes absences aussi impardonnables (ben voyons) que prolongées. La version longue de ce nouveau « manifeste » est par ailleurs disponible ici, et le collègue Beaudin-Lecours en a fait état cette semaine, avec une certaine admiration semble-t-il. L’hypothétique lecteur ou lectrice ne sera guère surpris, cependant, que je ne partage pas cette admiration. Je trouve plutôt l’exercice assez navrant merci, en effet, mais je suis aussi rassuré, paradoxalement, de ce qu’il ne reste plus que d’aussi confuses généralités dans l’arsenal argumentaire au service de l’anti-économisme ambiant. Mais que tant d’esprits qui pourraient contribuer quelque critique utile se cantonnent, au final, dans ce genre d’attaque à bâtons rompus contre leur propre tradition intellectuelle, voilà qui n’a certainement rien pour me réjouir. Plus concrètement, je trouve surtout navrant qu’on fasse ainsi ombrage à la vraie critique, celle qui fait le pain et le beurre des praticiens de la discipline, de ceux et celles donc qui développent des modèles théoriques, qui en testent les hypothèses empiriquement, et bien sûr quotidiennement, critiquent constructivement les conclusions particulières de leurs collègues.

Mais ne cherchez rien de tel dans « Économie autrement »: ce sera peine perdue. Des lieux communs plutôt, des paralogismes, des états d’âmes et de la moralisation. On commence d’abord par nous dire que l’économie prend trop d’importance dans nos sociétés. Ben alors? Pourquoi encombrer une demie « op-ed » et une adresse web à nous en parler? Et surtout à prétendre dans toute la suite du texte qu’on n’en débat pas assez! On comprend très vite que lorsque les signataires s’en prennent au « raisonnement économique », c’est qu’ils n’apprécient tout simplement pas le contenu des thèses les plus largement acceptées dans la profession, mais bon, les goûts et les couleurs… C’est bien à eux de nous convaincre que leur vision est préférable. Encore là, rien en vue. On poursuit plutôt en reprochant au discours économique son « manque de pluralisme », alors même qu’on veut rappeler qu’il existe une grande diversité de points de vue chez les économistes. Confusion, quand tu nous tiens…

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Trois crises

28 décembre 2007 (10:10) | Philosophie, Politique, Québec | Aucun commentaire | anglais

On parle beaucoup de crise de la culture ces temps-ci au Québec, au-delà d’ailleurs du récent livre de Bouchard et collègue qui en prend prétexte. Je n’ai pas d’idée trop claire là-dessus, comme à mon habitude vous me direz, pour le peu que vous connaissez de moi. En fait, j’ai surtout l’impression qu’on parle beaucoup pour ne rien dire. Ou peut-être habité-je simplement un autre monde que mes contemporains. Par contre il y a certainement, comme en témoigne le dernier numéro de la revue Argument, une crise du souverainisme, en ce Québec où je me reconnais encore, une crise qui ne dépend qu’en partie d’une conjoncture particulière, car elle fait surtout système, je pense, avec deux autres crises autrement plus signifiantes, l’une affectant les sciences sociales et l’autre, les intelligentsiae traditionnelles. Mais alors qu’il s’agit bel et bien ici de crises, au sens où l’on peut parler de phénomènes mettant en péril des continuités, je ne vois pas qu’elles s’inscriraient vraiment dans une quelconque crise de la culture, une culture qui, telle un long fleuve tranquille, ne me paraît guère troublée par des traumatismes trop loin en amont sur des affluents trop secondaires pour y transmettre d’effets vraiment tangibles.

Voyons donc ce qu’il en est de cette triple crise, quitte à n’amorcer seulement qu’une réflexion à partir d’elles. C’est qu’en déjà moultes lectures dont j’assimile lentement les thèses, sous-thèses et contre-thèses, cherchant à mieux circonscrire et corriger les défauts de ma vision du monde, j’en suis pourtant toujours à me demander, au fil des textes, ce qui peut bien se passer avec nos élites intellectuelles, comme avec une science sociale d’ailleurs qui ne semble plus capable de penser le libéralisme contemporain sans le caricaturer, que ce soit même à son avantage ou à son détriment. Et quand je dis « nos » élites, je ne pense pas qu’au Québec, tant s’en faut; je pense à la difficulté globale, planétaire, de diagnostiquer avec intelligence les maux de la condition humaine. Ainsi l’économiste et philosophe Amartya Sen écrivait, il y a quelques années, que les militants altermondialistes faisaient oeuvre utile malgré leur incompréhension de la complexité réelle de ce qu’ils contestaient. Sans doute voulait-il ainsi soutenir un mouvement susceptible d’améliorer les rapports de force en faveur de populations mal servies par les inégalités politiques actuelles, mais la contrepartie de ce discours était bien la reconnaissance d’une ignorance pourtant cruciale, et d’autant plus troublante que l’animateur typique de cette contestation compte pour figure majeure de l’élite intellectuelle de l’humanité d’aujourd’hui.

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Une mise au point pour aller plus loin

21 novembre 2007 (12:06) | Actualités, Économie | 11 commentaires

Mon dernier billet n’a pas soulevé tellement plus de vagues que mes réflexions précédentes, or j’ai pourtant reçu par courriel une protestation très légitime de la part de Monsieur Fillion, de Radio-Canada, à laquelle je m’attendais dans une certaine mesure, mais qui justifie certainement que je procède à une mise au point eu égard à mon intention critique. Protestation d’autant plus élégante, en passant, que c’est le travail de l’ensemble de ses collègues que Monsieur Fillion a défendu, bien au-delà du sien propre.

Quant à moi, il serait trop facile de me réfugier derrière un jugement à l’emporte-pièce quant à la frilosité journalistique face à la critique en général. Il est essentiel au contraire, pour la santé de notre démocratie, que les journalistes défendent leur travail, pour la simple et bonne raison qu’ils sont certainement les mieux placés pour le faire. À l’inverse pourtant, il est du devoir des citoyens, je pense, de maintenir leurs organes d’information « sur leurs orteils », si vous me pardonnez la traduction littérale de l’anglais, d’autant plus lorsque ce sont des références incontournables en matière d’information sérieuse. Qui plus est, qui aime bien châtie bien.

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Une suggestion pour Radio-Canada

17 novembre 2007 (08:50) | Actualités, Économie | 2 commentaires

Tout est dans la façon, après tout. Il y a trois jours, je tombe sur ceci chez le Mutant médiatique, et j’écarquille d’abord les yeux, comme quiconque est encore un peu confiant que le consensus autour de l’impôt progressif demeure un élément important de nos politiques fiscales. Je parle bien sûr de cette idée que les plus riches devraient contribuer, à la production de biens publics, une plus grande partie de leurs revenus que les plus pauvres. Évidemment, la surprise cède assez vite la place au doute (je suis comme ça, c’est tout), et je décide d’aller investiguer l’étude dont ce tableau devait présenter les principaux résultats.

Or avant de remarquer une simple erreur d’infographie (qui m’avait pourtant fait redoubler d’écarquillement, mais j’y reviens tantôt), je comprends l’astuce de l’étude même: on y mesure l’incidence fiscale des politiques publiques à la grandeur du Canada, sans tenir compte de la valeur des biens et services reçus en contrepartie, comme si on pouvait comparer de façon concluante le fardeau fiscal global des riches albertains et des pauvres du Québec, indépendamment de l’incidence des dépenses publiques qui ne sont pas de simples transferts, sur les revenus des deux groupes. On y plaide bien sûr la difficulté méthodologique, mais en l’occurence ça réduit l’étude à un simple « brain-teaser », un exercice purement académique.

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Gauche ou droite, encore et toujours

1 novembre 2007 (19:25) | Économie, Philosophie, Politique | Aucun commentaire

Tiens, tiens. Un vieux débat, mais toujours intéressant à faire avancer comme on peut. Voici un blogueur ma foi fort sympathique reprenant une réflexion d’un collègue non moins amical à propos de la distinction gauche-droite, distinction qui n’a cependant jamais tant fait parlé d’elle, de mémoire de jeune boomer ou de vieux X, que depuis que certains l’ont dite dépassée. Il y persiste en effet une part de flou significative, qui la fait sans doute paraître encombrante à certains, mais qui ménage néanmoins un espace utile de dialogue. On s’entendra d’emblée pour lier la pertinence de cette distinction au partage qu’elle établit entre certains types de préférences en matière de politiques publiques et ce surtout, dirais-je, en tant que ces préférences font ni plus ni moins système avec des ensembles relativement cohérents quoique mutuellement incompatibles, de croyances invérifiables d’ordre éthique et anthropologique.

Les choses se compliquent pourtant lorsqu’il s’agit de tracer cette ligne de partage d’une manière qui soit conceptuellement satisfaisante. Plusieurs critères ont été proposés pour démarquer les deux pôles d’une telle opposition, et c’est une erreur assez fréquente, me semble-t-il, que d’y faire usage de concepts qui ne se définissent pourtant que de l’intérieur de ces mêmes schèmes. Ainsi, comme le faisait remarquer Guillaume Lamy en usant d’un contre-exemple, l’opposition progressisme-conservatisme est insuffisante pour y asseoir la gauche et la droite; or ce n’est guère surprenant puisque la définition du concept même de progrès présuppose l’adhésion préalable à l’un de ces systèmes de valeurs et de croyances, qu’il faudrait plutôt pouvoir départager de l’extérieur. Et comme le fait bien voir JH dans sa sphère des idées, la proposition suggérée dans le billet en question, en guise de remplacement, soit de fonder la distinction sur un privilège accordé à l’une ou l’autre de l’action collective ou individuelle, ou plus précisément sur l’axe centralisation-décentralisation, que cette proposition donc échoue tout autant que la première. Ce sera d’ailleurs inévitablement le cas pour toute tentative d’asseoir la distinction sur une différence quant aux types d’actions associés à la gauche ou à la droite, plutôt que sur des perspectives opposées quant aux fins visées par ces actions. À nouveau, la justification même des politiques qu’on veut favoriser s’établit de l’intérieur de ces différentes perspectives, et ce sont beaucoup plus les raisons au nom desquelles on les proposera de part et d’autre, qui sont susceptibles de nous éclairer sur leur orientation. Une autre erreur fréquente, tout-à-fait analogue, est celle de distinguer la gauche et la droite sous le seul angle de la préoccupation exprimée plus fortement à gauche pour la justice distributive, alors qu’on ne renvoie encore qu’à une définition interne de cette justice de chaque côté. Il est néanmoins tout-à-fait approprié, il me semble, de lier la distinction aux bases mêmes de ces définitions. J’y reviendrai dans un instant.

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Les accommodements raisonnables, puisqu’il le faut

28 octobre 2007 (14:27) | Politique, Québec | Aucun commentaire | anglais

Étrange époque. D’entrée de jeu, je m’en confesse, je ne comprends pas le renversement que cette vague d’illibéralisme soft fait subir au principe du vote à visage découvert. Que je sache, on n’a pas prétendu qu’il fallait aussi retourner, tant qu’à y être, au vote à main levée sous l’oeil des gentils fiers-à-bras du Prince, alors je suppose qu’on comprend l’idée que voter à visage découvert implique essentiellement le droit inaliénable de s’opposer ouvertement, par ce même vote, à tout consensus préalable. Alors comment diable ce principe peut-il maintenant servir à imposer les préférences vestimentaires de la majorité? Aucune idée. J’ai même entendu Julius Grey, Monsieur Kirpan lui-même, rationaliser cette islamophobie simplette de manière parfaitement surréaliste, comme si l’exercice du droit démocratique le plus fondamental était une occasion de tester la conformité des citoyens à un quelconque modèle d’intégration à la majorité. Pas sûr qu’il convaincrait la cour Suprême avec son nouvel argumentaire. Parce qu’après tout, si un couteau cousu dans un vêtement posait vraiment un problème fondamental à Madame Tartampion, que fallait-il faire avec les fourchettes dans les cafétérias? Mettre des billes de plastique au bout? Alors fouillez-moi maintenant pourquoi un bout de tissu deviendrait un danger public dans un isoloir? C’est comme sur un terrain de soccer: un hidjab c’est tellement plus risqué pour la santé qu’une tresse ou un soulier de course. Bien sûr, bien sûr.

Comment expliquer tout ce branle-bas identitaire maintenant, ce désir soudain de nos contemporains de jouer les majorités tyranniques du dimanche, pour je ne sais quelle raison de paniquer, ou peut-être par une sorte de désoeuvrement culturel? Du dimanche bien sûr, la tyrannie, car – sachons rester mesuré dans nos emportements – on ne passe tout de même personne à la moulinette ici. L’humiliation qu’on se permet probablement d’autant plus de faire subir aux autres qu’on a survécu à celle qui nous aurait présumément trempé le caractère, c’est quand même pas la chambre à gaz. J’aimerais néanmoins mieux comprendre notre petit jeu. C’est qu’il y a des limites à tout mettre sur le dos des 19 twittes qui ont planté leur boeing dans des buildings à New York et au Pentagone. J’ai lu le livre de Yolande Geadah il y a quelques mois, tiens, histoire de voir s’il y avait des raisonnements sensés qui m’échappaient dans cette paranoïa collective de première classe. Pourtant rien, que dalle, que des paralogismes et des analogies boîteuses. Les éternelles pentes savonneuses, évidemment, et des trucs échappant à toute rigueur, du genre « un accommodement religieux, ça ne peut pas être raisonnable. » Bin voyons. Un chausson avec ça? C’est seulement lorsqu’elles sont en guerre, peut-être, que les religions sont raisonnables? Je badine, mais c’est pourtant d’une erreur de catégorie assez grossière qu’il s’agit là: la religion ne s’oppose pas plus à la raison que le chiffre 3 peut avoir froid l’hiver. Il y a des gens raisonnables qui pratiquent toutes sortes de religions et des fous athées. Qu’on ait même besoin de rappeler une telle évidence est un tantinet hallucinant.

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Emmenez-en, du privé en santé!

12 octobre 2007 (16:58) | Économie, Canada, Politique, Québec | 5 commentaires | anglais

C’était sans doute le plus urgent à abattre, mais le gel des frais de scolarité post-secondaire au Québec n’est pas le seul tabou issu d’un collectivisme défensif dont on commence à peine à mesurer les effets pervers sur notre développement économique, social et culturel. Une des manifestations les plus évidentes de ce rejet purement réactif du modèle économique libéral, seul modèle pourtant qui puisse soutenir la complexité des sociétés modernes y compris la nôtre, est bien cet entêtement parfaitement surréaliste à vouloir conserver à tout prix un système public mur-à-mur en matière de santé. Je ne veux pas revenir pour l’instant sur des controverses récentes à ce propos, d’autant que l’argument que je veux brièvement exposer ici ne porte nullement sur la viabilité du système. Plus encore, j’admets d’emblée sans aucune espèce de difficulté que tant le caractère monopsonique d’un système à payeur unique que les économies d’échelle qu’il réalise sur le plan administratif donnent au système public un net avantage comparatif sur toute alternative privée, voire mixte, lorsqu’il s’agit de fournir à la population un ensemble donné de soins de santé.

Or voilà le vrai problème: il ne s’agit précisément pas de choisir la meilleure façon de fournir un certain ensemble de soins à la population, mais bien de lui offrir l’accès à une meilleure santé pour chaque dollar qu’elle y investit. Et de même lorsqu’il est question d’équité, la question n’est pas de savoir si nous aurons tous le même accès à une résonnance magnétique en toutes circonstances et peu importe notre revenu, mais bien si nous aurons accès à la même longévité et si nous aurons les mêmes probabilités d’être malade et d’en guérir, peu importe notre revenu. Lorsqu’on replace la question dans le bon contexte, les réponses exigent soudain beaucoup plus de nuances. Je veux notamment relever trois éléments essentiels à la pertinence d’un tel questionnement: d’abord (1), en l’absence d’un secteur privé adéquat, la pression politique pour des soins curatifs de pointe empêche le système public de jouer au mieux son rôle en matière de prévention et de santé publique, au détriment dès lors des segments plus à risque, souvent moins nantis, de la population; ensuite (2), le changement technologique et la diffusion de l’innovation sont favorisés par la recherche de gains privés, et le secteur public bénéficie à terme d’importantes retombées à cet égard – je n’ai entendu personne se plaindre de ce que l’on ait importé pas mal de techniques ou d’équipements développés et testés à l’origine dans des hôpitaux et cliniques privés du reste du monde développé; enfin (3), l’amélioration des autres conditions de vie d’une population affecte également sa santé de toutes sortes de façons, or il existe une différence non-négligeable entre un dollar de soins de santé prélevé de force dans la poche d’un contribuable et un dollar dépensé librement tout en visant le même objectif: toutes choses égales par ailleurs, le premier décourage l’activité économique génératrice, précisément, de conditions favorables à la santé, alors que le second a tout bêtement l’effet contraire. Et il n’y a pas plus d’idéologie là-dedans, en passant, que dans l’idée fondatrice de la science économique, dont je n’identifie ici somme toute que trois conséquences logiques, idée selon laquelle les ressources existantes ne peuvent suffire à satisfaire tous les désirs de tout le monde.

Évidemment, rien de ce qui précède n’enlève quoi que ce soit à la justification d’un contrôle public global du système ou à celle d’une couverture universelle de base. Si le système de nos voisins du Sud a tant besoin de réforme, c’est bien qu’en l’absence d’une telle couverture, leurs programmes publics y souffrent les pires conséquences de l’inefficacité relative d’un secteur privé qui constitue la norme plutôt que l’exception. Il faut pourtant bien d’autres arguments pour s’objecter sérieusement à un secteur privé strictement complémentaire et à un système d’assurances duplicatives. Bien sûr, il importe de contrôler l’écrémage dans toute la mesure du possible, bien sûr un plan de transition intelligent est nécessaire pour éviter de douloureuses pénuries à court et moyen terme, d’autant qu’il faudra encore sans doute jouer fermement du coude au niveau fédéral, mais ce ne sont pas des raisons suffisantes pour renoncer à l’évidence: la situation actuelle n’est pas intenable parce qu’elle ne peut plus durer – on s’habitue à tout, au contraire, y compris au déclin – mais parce que sa prolongation même n’est rien d’autre qu’une sorte de masochisme collectif. Ou alors juste un autre exemple de notre peur de ne pas être à la hauteur d’un monde qui change. Bin voyons. Let’s-go-pi-rouette.

Ma dissidence sur l’Afghanistan

7 octobre 2007 (16:03) | Canada, Politique | 2 commentaires | anglais

Il y a toujours bien un Libéral, en l’occurence votre serviteur, qui en tout respect se trouve en profond désaccord avec le chef – et une portion importante des militants sans doute – de son propre parti fédéral, et un Libéral qui fait partie de la minorité de Québécois qui appuie la mission canadienne en Afghanistan, y compris dans sa forme actuelle pour le temps que ça prendra. Je ne prétends cependant ni que ma position soit définitive, ni qu’elle soit fondée sur des principes ou des convictions qui lui donneraient a priori un privilège moral sur d’autres opinions. Je suis de fait particulièrement sensible au coût humain de cette aventure, et chaque blessure de plus, chaque mort, chaque minute de souffrance qui en résultera encore pourrait à tout moment me faire basculer dans l’autre camp. En dernière analyse, ma position ne tient qu’à une conjecture, selon laquelle les conséquences d’un retrait, maintenant, en 2009, ou plus tard si j’y crois toujours, seront pires que celles de poursuivre la mission. On me demandera bien légitimement si une telle conjecture, une simple intuition pourrait-on dire, peut vraiment suffire à prendre de tels risques avec la vie de tant d’êtres humains? Or je ne peut que répondre par la converse: n’est-il pas plus inacceptable encore de risquer plus de souffrances en ne prenant pas sa propre intuition au sérieux?

La question plus fondamentale, il me semble, tient à la manière dont se justifie la plausibilité de cette intuition: comment est-il possible qu’une telle mission génère plus de bien que de mal? Il faut bien sûr écarter d’emblée l’idée pacifiste radicale selon laquelle aucune violence n’est légitime, et que des moyens violents ne peuvent jamais qu’augmenter la violence totale. Cette idée m’apparaît de fait très peu rigoureuse, au vu de ses conséquences logiques. Reste alors à faire un calcul approprié des gains et des pertes liées à l’objet de notre jugement, en prenant acte notamment du niveau élevé d’incertitude qui accompagne nécessairement la complexité de la politique internationale. Soulignons que c’est d’abord cette incertitude qui rend de telles décisions si déchirantes, et qui assujettit celles-ci à de « simples » intuitions. Si l’issue de la mission, si toutes ses conséquences étaient connues avec certitude, il n’y aurait après tout qu’à prendre un vote pour refléter l’importance subjective que chacun d’entre nous donne à ces conséquences, et régler ainsi la question dans un sens ou dans l’autre. Mais si ce n’est pas si simple, c’est bien parce que nous faisons une évaluation différente des probabilités de divers scénarios, et que ce qui détermine ces probabilités est source d’autant sinon de plus de désaccords que sur le poids relatif des coûts et des avantages d’une action ou d’une politique.

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